30 Avr 2018 - Edito #2 La dictature apaisée, un nouveau concept libertaire, en avant-première dans Charlie Hebdo

Charlie Hebdo sort un hors-série sur la laïcité à l’école, destiné à nous faire croire que les élèves, surtout les noir-es, les arabes, les musulman-es, sont des dangers pour les profs et l’institution scolaire.

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Des dizaines de témoignages anonymisés, soi-disant pour protéger les profs, sont publiés, hors de tout contexte. Des questions légitimes d’enfants sont traitées comme des refus de cours émanant de futurs terroristes. Aucun recul critique n’est pris pour asseoir ces témoignages dans leur cadre social, le manque de formation des profs, les injonctions contradictoires sur la laïcité, le manque de moyens. Une page de caricatures de Riss sur la laïcité apaisée, transformant les élèves en tortionnaires motivé-es par la religion, complète le tableau.

Charlie Hebdo pense que la laïcité telle qu’elle est appliquée aujourd’hui est trop apaisée, et qu’il faudrait restreindre davantage la liberté des élèves pour résoudre les difficultés de l’école aujourd’hui. De cette laïcité apaisée – qui n’est en fait que l’application des principes historiques et juridiques – viendraient le harcèlement scolaire, la violence, le carriérisme, les lgbt-phobies, le sexisme, la violence patriarcale et l’ignorance. Les élèves seraient seul-es responsables de cette violence et ne la subiraient pas de l’institution, n’en verraient pas d’exemple chez les adultes.

Nous pensons que dans une société démocratique, la liberté d’expression et la liberté de conscience sont des droits inaliénables. Nous ne pensons pas que c’est le trop plein de liberté qui amène aux dominations et à la violence. Nous pensons que tou-te-s les croyant-es ne défendent pas le patriarcat, l’ignorance, et l’homophobie. Nous pensons que certain-es athées sont machistes, homophobes, bêtes et violent-es. Nous pensons qu’il est indispensable d’écouter les représentations des élèves, toutes les représentations. Nous pensons que ce n’est pas une simple application d’une laïcité apaisée, mais une nécessité épistémologique et pédagogique, même et surtout quand des croyances parasitent l’acquisition des savoirs : comme faire acquérir des connaissances et des savoir-faire aux élèves si on ne sait pas ce qui, dans leur représentation, les gêne ? Nous pensons que ce respect des convictions des élèves et ce travail de déconnexion des savoirs et des croyances, recommandés dès la création de l’école laïque à la fin du XIXème siècle, peuvent se faire dans le respect des élèves.

Mais nous ne sommes pas assez naïf-ves pour penser que cela résoudra toutes les difficultés auxquelles est confrontée l’école aujourd’hui. Contrairement à Charlie Hebdo, qui pense que c’est en demandant aux élèves de fermer leur gueule qu’on lèvera tous les problèmes et les inégalités scolaires.

16 Juil 2018 - Des réponses pratiques au hors-série « Laïcité » de Charlie Hebdo

Charlie Hebdo a diffusé en avril 2018 un hors-série intitulé « Profs. Les sacrifiés de la laïcité ». Le numéro repose sur un appel à témoignages lancé par le magazine. Soixante d’entre eux sont publiés de façon anonyme, sans mise en perspective, à peine catégorisés, sans argumentation sur le choix et la sélection.

Dans leurs anecdotes, les auteur-es ont mis en avant ce qu’ils ou elles considèrent être des atteintes à la laïcité au sein de l’école, ou, comme l’explique Gérard Biard dans l’éditorial, des atteintes « à sa mission d’apprentissage de la vie et de la citoyenneté. »

L’absence de hiérarchisation des problèmes rapportés entretient un registre anxiogène propre aux discours déclinistes et réactionnaires. La section intitulée « Tout est foutu ou presque » contient deux anecdotes dédiées à des questions de tout petits sur… des bonbons au goûter. Un même témoignage peut enchainer de simples perturbations de classe (un chahut quand il est question de porc en cours de langue) et des propos d’élèves pouvant relever de l’apologie du terrorisme.

Beaucoup de ces anecdotes n’ont pas été vérifiées. Des accusations graves sont ainsi portées à longueur de page contre l’institution ou des professeur-es, sans aucun approfondissement ou enquête possibles. Des récits relaient des idées fausses sur la laïcité ou les religions. C’est ainsi que l’hebdomadaire satirique publie pages 13 et 14 un témoignage d’un collègue qui se trompe sur le calcul des dates des fêtes musulmanes. Ce professeur s’offusque que des élèves demandent à s’absenter un jour d’examen coïncidant avec l’Aïd. Or c’est un droit que leur garantit la circulaire d’application de loi de 2004.

Une enseignante regrette page 8 du magazine l’absence de formation ou de ressources institutionnelles pour assurer l’enseignement moral et civique (EMC). Or c’est un des thèmes qui est le plus traité dans les plans de formation et les sites institutionnels regorgent de documentations et d’idées d’activités sur le sujet. Certains témoignages ne reposent que sur des fantasmes. C’est le cas d’une anecdote livrée par une collègue stagiaire en maternelle, à qui une enseignante aurait dit en formation qu’elle avait eu de la chance de ne pas avoir de parents musulmans pour se plaindre d’avoir lu les Trois petits cochons à sa classe.

Le choix éditorial opéré par Charlie Hebdo ne peut donner qu’une vision tronquée et biaisée de la façon dont le principe de laïcité se vit à l’école aujourd’hui.

C’est parfois une vision raciste qui est relayée, en contradiction avec les valeurs défendues dans l’éditorial ou par certains témoignages. On peut ainsi lire page 31 un collègue faire des musulman-es des citoyen-nes étranger-es qui « n’accepteront jamais la nourriture de leur pays d’accueil, et passeront leur vie dans leur bulle musulmane. » Quelques pages plus tôt, un enseignant s’offusque que ses élèves se définissent comme « musulman-es » et non comme français-es. Mais comment s’en étonner quand Charlie Hebdo relaie lui-même cette idée ?

Plusieurs anecdotes renvoient à une vision raciste, comme un témoignage sur des élèves rroms accusés d’être privilégiés par les collègues et l’institution en raison de leur origine, alors que l’ONU comme le Défenseur des droits ont montré à quel point les rroms étaient rejetés de l’école. C’est encore le cas d’un témoignage qui pose les jeunes musulmans comme responsables des incendies de voitures.

Au-delà de ce racisme que le magazine n’a aucun scrupule à relayer, les témoignages sont bien souvent marqués par un discours à la fois décliniste (sur la perte des valeurs et la perte d’autorité de l’école) et réactionnaire, associant pédagogie et démagogie. Est-ce la nouvelle ligne éditoriale de Charlie Hebdo ? Tout cela n’est-il pas bien éloigné des idéaux libertaires dont ce journal se voulait être l’un des porte-paroles?

Non seulement la rédaction a choisi de ne pas vérifier les témoignages, de ne pas les confronter, de ne pas filtrer les jugements racistes, mais elle a laissé les collègues sans réponse pratique ou presque, les abandonnant à leur désarroi. Une très brève section met en avant des actions positives, un témoignage final d’une association évoque des interventions fructueuses auprès d’élèves, mais ces passages ne répondent pas au gros des problèmes posés dans le reste du numéro.

Nous avons comblé cette lacune en apportant à une vingtaine d’anecdotes une réponse pratique aussi circonstanciée que le permettent le choix de l’anonymat et l’absence de travail journalistique sur ces récits. Enseignant-es de l’éducation prioritaire, nous avons fondé le Cercle des enseignant-es laïques afin de fournir les ressources nécessaires pour vivre et enseigner une laïcité apaisée.

Nous avons repris la méthode initiée dans la partie « Pratiques » de notre Petit manuel pour une laïcité apaisée (co-écrit avec Jean Baubérot et sorti en 2016 aux éditions La Découverte) : rappeler le cadrage institutionnel, donner des pistes pour anticiper le problème, dédramatiser la situation (par exemple en montrant quand c’est le cas qu’elle n’est pas spécifiquement liée à la laïcité, mais à un problème plus général de l’école) et proposer des solutions pratiques.

Charlie Hebdo fait le choix de laisser des enseignant-es soitdans l’erreur, même quand leur vision faussée de la laïcité les amène à des discours racistes ; soitsans réponse face à des situations qui les stressent. Nous choisissons d’apporter des réponses simples, basées sur le cadre juridique et institutionnel précis, ainsi que sur notre expérience.

En apaisant les débats sur la laïcité, nous entendons permettre que soient posés les enjeux prioritaires de l’école, à commencer par la baisse des moyens, les inégalités ancrées dans le système scolaire ou l’impossibilité d’avoir des débats sereins sur la pédagogie. Autant de priorités masquées par une vision falsifiée et anxiogène de la laïcité, qu’il est temps de dépasser.

 

17 Jan 2018 - Édito #1

À plusieurs reprises ces dernières semaines, Emmanuel Macron est intervenu pour défendre une vision de la laïcité respectueuse de ses fondements historique et philosophique, notamment de la liberté de conscience. Les actes du gouvernement démentent pourtant ses propos.

Le 7 décembre dernier, le premier ministre transférait par arrêté dix millions du budget de l’école publique au privé. Dans la foulée, Jean-Michel Blanquer annonçait deux jours plus tard, à l’occasion de l’anniversaire de la loi de 1905, la création d’ « unités laïcité » et prenait positon, au mépris du droit, contre la présence de mères portant le voile lors des sorties scolaires.

Ces contradictions entre la parole présidentielle et les actes du gouvernement ne sont pas de nature à faciliter la pratique et l’enseignement de la laïcité en classe. Dans les jours qui ont suivi l’annonce du ministre de l’Éducation nationale, se multipliaient les interventions militant pour l’exclusion des mères portant le voile en sorties scolaire, qui confirmaient le diagnostic que nous portions dans le Petit manuel pour une laïcité apaisée : les débats actuels mélangent le cadre juridique positif de la laïcité, son histoire et les diverses opinions que chacun-e d’entre nous peut avoir.

Dans la continuité du Petit manuel, nous lançons ce site qui mutualisera analyses et ressources pour faire vivre et enseigner la laïcité en classe de façon apaisée. En collaboration avec le CCIF, nous avons réalisé une première vidéo qui rappelle le cadre juridique de référence concernant les sorties scolaires. Cette ressource s’adresse aux parents et personnels, mais aussi aux enfants et adolescent-es, par exemple en tant que support d’une séance ou d’un débat sur la laïcité. Des propositions d’exploitation pédagogiques seront disponibles très rapidement.

Dans les prochains jours, nous proposerons un dossier concernant la laïcité et l’enseignement des sciences, avec une analyse des offensives créationnistes sur l’école, une étude des enjeux épistémologiques et pédagogiques de la distinction entre savoir et croire, qui est au cœur des recommandations, ainsi que des séances pédagogiques interdisciplinaires sur le sujet.

Nous espérons ainsi répondre aux besoins des collègues, des familles et des élèves en proposant matière à débat et contenu pédagogique pour faire vivre et enseigner la laïcité.

2 Jan 2018 - La laïcité n’est pas une religion d’État

Mercredi 17 janvier à 19 h au Lieu-Dit à Paris

Soirée-débat et lancement de notre site

Le Cercle des enseignant-es laïques (CEL) est heureux de vous présenter son site internet rassemblant analyses et ressources pédagogiques sur la laïcité à l’école. Ce nouvel outil s’inscrit dans la continuité du Petit manuel pour une laïcité apaisée (La Découverte, 2016) co-écrit avec Jean Baubérot.

Ce site sera présenté lors d’une soirée de lancement le

Mercredi 17 janvier au Lieu-Dit à 19 h

6 rue du Sorbier

75020 Paris

M° Ménilmontant ou Gambetta

La présentation du site sera précédée d’un débat «  Où en est la liberté de conscience à l’école ? » avec :

– Fatima Ouassak, du Front de mères

– Françoise Lorcerie , directrice de recherche émérite au CNRS

– Lila Charef, directrice exécutive du CCIF

– Un-e représentante de Mediapart

26 Déc 2017 - La laïcité à l’école bradée pour dix millions d’euros

Le gouvernement vient de prendre dix millions d’euros à l’école publique pour les donner à l’enseignement privé, en majorité confessionnelle. Pourquoi aucun débat public n’a-t-il lieu sur cette disposition ? Quel sens ont les annonces du ministre de l’éducation au sujet de la laïcité alors que le gouvernement la brade en catimini?

Le 7 décembre dernier, un arrêté (voir à ce lien), signé par le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin, annonce un virement de crédits. Vingt millions d’euros d’engagement sont annulés sur la dotation de l’enseignement public du second degré. Sur cette somme, dix millions sont reversés à l’enseignement privé du premier et du second degré.

L’école publique serait-elle si riche qu’il faille à nouveau rogner sur le principe de séparation des églises et de l’État pour qu’on finance ainsi l’enseignement confessionnel ? La réalité est que, même quand les budgets ont comptablement augmenté lors de la dernière décennie, les hausses n’ont jamais couvert l’augmentation démographique. Les réformes (rythmes scolaires, collèges, enseignement prioritaire, lycées…) se sont faites dans le meilleur des cas à moyens constants, la plupart du temps en baissant les moyens.

Passée sous silence par celles et ceux qui défendent une vision dévoyée de la laïcité exclusivement tournée contre l’islam et les usager-es des services publics assigné-es à cette religion, la question des financements publics de l’école privée est pourtant cruciale. Directement liée a à la défense de la laïcité mise à mal par le gouvernement, elle pose immédiatement l’enjeu de l’égalité. Non pas de cette égalité toute abstraite, qu’on invoque en bombant le torse sur un plateau télévisé. Mais bien une égalité concrète, qui se défend, se vit et se pratique au quotidien.

L’école de la République est l’école des inégalités. La Cour des comptes l’a documenté en 2012. En 2015, le défenseur des Droits, saisi par des parents d’élèves de Saint-Denis, a décrit « une rupture du principe (…) d’égalité des usagers devant le service public. » Postes non pourvus, professeur-es non remplacé-es, locaux et matériels vétustes, sureffectifs dans les classes, surveillant-es et agent-es d’entretien en moins, obligations de la médecine scolaire non remplies : dans les territoires abandonnés par la République où nous enseignons, nous ne considérons pas que dix millions d’euros soient un luxe. Surtout s’il s’agit de les reverser à des écoles privées en majorité catholiques qui font payer les familles pour garantir le droit à la scolarité.

La question du financement de l’école privée ne se limite pas à l’État. Il est temps d’avoir un débat national sur les subventions apportées par les collectivités territoriales à l’enseignement confessionnel ou assimilé. Issu de la mouvance de la Manif pour tous, cautionné par Emmanuel Macron qui s’est affiché à ses côtés lors de la présidentielle, ou par le ministre Jean-Michel Blanquer qui avait participé à un de ses colloques en 2016, le réseau Espérance Banlieue est un bon exemple des atteintes à la laïcité dont se rendent responsables les élu-es de ces collectivités. Le conseil régional, d’Ile-de-France présidé par Valérie Pécresse, lui a attribué une subvention de 50 000 euros, alors même qu’il supprime de nombreux postes d’agents d’entretiens dans les lycées publics de la région parisienne, notamment dans le 93 ; en Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez a versé 260 000 euros à cette structure sous influence du catholicisme le plus réactionnaire et au cœur de nombreuses polémiques sur le traitement des enfants et la piètre qualité des enseignements (voir un article de synthèse à ce lien).

Comment peut-on se réclamer des combats laïques et passer sous silence les détournements de l’argent public dont se rendent responsables ces élu-es et le gouvernement ? Face à l’urgence d’un tel débat, le ministre s’est contenté de faire diversion. A quoi bon des « unités laïcité » quand il existe déjà des « référentEs laïcité » ? Quel sens cette mesure a-t-elle quand la politique budgétaire est antilaïque ?

L’autre annonce a concerné les sorties scolaires. Et les propos du ministre, favorable à l’exclusion des mères portant un voile, n’ont pas manqué de réveiller les habituel-les polémistes islamophobes, de l’extrême-droite ou de groupes dits « républicains », qui contribuent, depuis deux décennies, à masquer les inégalités structurelles au sein de l’école, à empêcher tout débat public sur les atteintes réelles à la laïcité – comme l’est le décret du 7 décembre – tout en stigmatisant des mères d’élèves soucieuses de la scolarité de leurs enfants et engagées dans une relation constructive avec l’école de la République. Nous appelons médias, intellectuel-les, professionnel-les de l’éducation et responsables politiques à en finir avec cette fausse laïcité, qui n’est qu’un masque d’un racisme profond dont nous devons toutes et tous prendre la mesure pour le combattre. Nous appelons aussi à un débat centré sur les questions prioritaires de l’école : celle des moyens, des inégalités structurelles de l’école et du financement public de l’école privée.

Anaïs Flores, Paul Guillibert, Jérôme Martin et Florine Leplâtre sont des enseignant-es membres du Cercle des enseignant-es laïques et co-auteur-es du Petit manuel pour une laïcité apaisée (Editions La Découverte ; 2016).

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 26 décembre 2017]

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15 Sep 2017 - Quand un principal de collège fait du respect de la laïcité un signe d’ «islamisme»

Le principal de collège à la retraite Bernard Ravet sort un livre, Principal de collège ou imam de la République ? Il entend alerter sur l’emprise croissante que prendrait un certain islam sur l’école de la Répulique, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. Mise au point sur des propos peu respectueux de la laïcité.

Le principal de collège à la retraite Bernard Ravet sort un livre, Principal de collège ou imam de la République ? Il entend alerter sur l’emprise croissante que prendrait un certain islam sur l’école de la Répulique, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. La journal La Provence publie un entretien avec ce fonctionnaire à la retraite. Après avoir reconnu que le problème central des établissements qu’il a connus est l’inégalité sociale – ce que nous soutenons nous-mêmes et qu’il réaffirmera ensuite, l’ancien principal enchaine approximations, erreurs et détournements de la laïcité, que nous entendons corriger :

– Interrogé sur la « poussée de l’islam dans les collèges », Bernard Ravet explique qu’ « on se retrouve dans une situation comme avant 1905 où l’école devait affirmer sa laïcité ». Or, l’école républicaine avait déjà « affirmé sa laïcité » deux décennies plus tôt. La loi de 1882 avec rendu l’instruction obligatoire et mis fin à l’enseignement religieux dans les établissements. La loi Goblet de 1886 avait laïcisé le personnel de l’Éducation nationale. La loi de 1905 ne fait que poursuivre la laïcisation de la société en mettant fin au régime des cultes reconnus. Par ailleurs, comparer avec l’islam d’aujourd’hui la place et le pouvoir qu’avaient au début du vingtième siècle l’Église catholique et son clergé centralisé, mériterait un peu plus que deux phrases expéditives pour pouvoir convaincre.

– Interrogé sur les signes qui laissent apercevoir une poussée de l’islamisme au collège, Bernad Ravet répond : « Le premier peut être de voir le nombre croissant de gamines arrivant avec un voile sur la tête qu’elles retirent avant de pénétrer dans l’établissement. C’est aussi, en période de ramadan, le nombre d’enfants qui ne mangent plus à la cantine. Et, d’une manière plus générale, tous ces enfants qui refusent de manger parce que la viande n’est pas abattue rituellement. »

Or des « gamines » portant le voile et le retirant avant de pénéter dans l’établissement ne font que respecter le cadre laïque actuel. La loi de 1905 assure la liberté de conscience et n’interdit pas qu’on pratique sa foi de façon visible dans l’espace public. Ces enfants ont donc le droit de porter le voile dans la rue. La loi de 2004 interdit dans l’enceinte scolaire le port de signe par lequel un-e élève pourrait manifester ostensiblement sa religion, et ces élèves ont donc le devoir de retirer leur voile avant de rentrer.

De même, le repect de la liberté de conscience qui est au coeur des lois laïques doit amener à respecter les choix des élèves – par exemple jeûner pendant le ramadan – tant que cela ne perturbe pas le fonctionnement de l’institution.

Enfin, s’il n’est pas laïque de proposer dans les cantines scolaires de la nourriture consacrée et si des choix de menu ne sont pas une obligation légale des collectivités en charge des cantines, l’institution1 recommande des menus de substitution pouvant inclure oeufs, poissons, protéines végétales, notamment pour éviter de manger du porc. Ces menus de substitution, proposés à tous-tes les élèves, recommandés dans le cas du porc et de plus en plus étendus à d’autres situations, permettent aussi de régler la question de la viande consacrée ou les choix végétariens de certaines familles. Que ce chef d’établissement n’ait pas voulu suivre ces recommandations – rien en effet ne l’y oblige – ne signifie pas que ses élèves soient « islamistes » – le principal ni le journaliste ne définiront jamais ce terme.

– Interrogé sur les tensions entre enfants de confessions différentes, Bernard Ravet explique qu’il n’y en a pas. D’une part car les « enfants issus de familles de culture chrétienne » iraient dans le privé. D’autre part car des élèves d’un des collèges où il a exercé ont dit à RFI que « s’il y a [des enfants juifs], ils se cachent ».

Bernard Ravet dispose-t-il d’un fichier d’enfants juif-ves et chrétien-nes, pardon « issus de familles de culture chrétienne » – on attend une définition – pour pourvoir affirmer qu’il n’y en a pas ? Établissait-il un diagnostic sur les tensions entre ces élèves, le niveau de racisme, dont l’antisémitisme, sur la seule base de propos tenus par quelques élèves à la télévision ?

La question est importante. Dans l’extrait de son livre publié par l’Express, Bernard Ravet affirme que c’est à cause de ce reportage qu’il a refusé l’inscription d’un élève dont la famille venait d’Israël pour s’installer en France. Jugeant que son accent le mettait en danger dès que cet enfant aurait répondu à une question sur ses origines, le principal a alors fait tout ce qu’il pouvait pour que cet élève soit inscrit dans une école privée juive, afin de « protéger » l’enfant de l’antismétisme supposé régner au collège.

Si on découvre dans les toilettes d’un collège une inscritption injurieuse envers les personnes handicapées, doit-on refuser les élèves vivant avec un handicap pour les protéger et affirmer que tous les élèves sont handiphobes ou mettre en place les actions pédagogiques appropriées ? Si un élève tient des propos sexistes en cours, faut-il transférer les filles dans une autre classe et dire « tous les gaçons de cette classe sont sexistes », ou bien sanctionner l’élève, lui faire comprendre ses torts et animer par exemple un débat sur le sexisme ? Il est en tout cas étonnant de guider sa politique d’inscription sur l’origine et la religion d’un élève, et sur un constat sur son propre établissement fait à partir d’un simple reportage télé.

– A la question « L’enseignement dispensé est-il contesté », Bernard Ravet répond que « les professeurs de SVT ont des difficutés à aborder les théories évolutionnistes ». Or les « difficultés » ne sont pas de la « contestation ». Le livret de la laïcité, document insitutionnel, rappelle qu’il est de la responsabilité des professeur-es de savoir répondre aux questions suscitées par un objet d’étude, que ces questions soient de nature religieuse ou pas.

Bernard Ravet regrette par ailleurs que pour assurer les séances d’éducation sexuelle, les enseignant-es soient obligé-es de séparer leS filles et les garçons. Or cette pratique n’a rien de systématique, et ne relève pas d’une réponse au phénomène religieux, mais bien aux conséquences des inégalités filles-graçons, de la nécessité de libérer la parole sans être observées chez les filles. La non-mixité des interventionS est parfois pratiquée par le Planning Familial : Bernard Ravet va-t-il les accuser d’ « islamisme » ?

Le principal à la retraite déplore enfin les médecins complaisants qui accordent des certificats aux filles leur permettant de ne pas suivre les cours. Sans justifier, une fois de plus, en quoi cette pratique serait spécifique aux musulmanes, ou aux religions en général.

On ne défend pas la laïcité en accumulant approximations et erreurs sur les textes qui la régissent.

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 15 septembre 2017]

Paul Guilibert, Anaïs Flores, Florine Leplâtre et Jérôme Martin sont membres du Cercle des enseignant-es laïques.

 

16 Nov 2016 - Laïcité, cantine et incurie politicienne

Comptes de campagne truqués, vente d’armes à un dictateur marquée du sceau de la corruption : les sujets graves, essentiels pour la démocratie, ne manquent pas quand on aborde la candidature de Nicolas Sarkozy aux primaires de la présidentielle. Pouvons-nous accepter qu’ils soient masqués par de faux débats sur la laïcité, aussi ridicules que celui de la double ration de frites à la cantine ?

 © By Sidg13 - Own work, CC BY-SA 3.0

© By Sidg13 – Own work, CC BY-SA 3.0

Faire des repas de substitution à la cantine un problème de l’école publique aujourd’hui, c’est très mal connaître les vraies difficultés auxquelles sont confrontées les écoles aujourd’hui.  La cantine est un lieu de sociabilisation et la seule occasion offerte à beaucoup d’enfants d’avoir un repas complet et équilibré – la proposition de doubler la ration de frite n’en paraît que plus déconnectée du réel.

La question des menus de substitution doit être prise en charge par des personnes compétentes et de bonne volonté. Est-ce trop demander à des élu-es de connaître le cadre juridique laïque et de l’appliquer avec bienveillance, dans un souci de vie en commun ? En la matière, le cadrage est souple, mais très clair. Il a été rappelé par deux documents institutionnels, Pédagogie de la laïcité, d’A. Bidar, pour le ministère de l’Éducation nationale, et le Livret de la laïcité réalisé par le même ministère et l’Observatoire de la laïcité. Les cantines d’une école laïque ne peuvent fournir de plats consacrés, mais rien n’empêche une collectivité de permettre à des enfants de respecter des interdits de nature religieuse grâce à des menus de substitution.

Le principal obstacle est la mauvaise volonté et l’instrumentalisation politicienne des débats. D’autres obstacles existent encore : la concentration des cuisines dans un unique site où sont préparés les repas pour plusieurs écoles (les « cuisines centrales »), et parfois éloigné des cantines, donc des réalités et des besoins locaux ; la baisse des dotations d’État aux collectivités territoriales, qui se traduit par une restriction des personnels. Une fois de plus, ces obstacles n’ont rien à voir avec une emprise religieuse, et tout à voir avec les conséquences des politiques publiques menées ces dernières années. Tout cela rend plus difficiles, mais pas impossibles, des solutions, qui peuvent passer par des menus végétariens ou la mise en place de commissions de repas scolaires rassemblant toutes les parties prenantes.

L’urgence, ce sont les dettes des familles, des enfants qui ne se rendent plus à la cantine parce que leurs parents ne peuvent plus payer et parce que, comme c’est le cas dans des mairies FN, et d’autres, les municipalités ne veulent plus les aider et empêchent ainsi les élèves d’accéder à la restauration scolaire.

Ces situations prouvent l’incapacité de nos dirigeant-es à compenser les effets des crises économiques et de l’aggravation de la situation des populations déjà précaires. L’urgence, ce sont donc des questions sociales, dont on attend qu’elles soient traitées par les politiques.

L’urgence, ce sont ces lobbys industriels, agro-alimentaires, qui exercent une emprise de plus en plus forte sur la restauration scolaire, via des campagnes d’éducation au goût ou à la nutrition, ou des partenariats sur les activités péri-scolaires. En débattre publiquement reviendrait à interroger les politiques menées par la droite comme par le PS qui ont vendu des pans entiers de l’Éducation nationale au secteur privé.

Nicolas Sarkozy se garde bien d’évoquer ces urgences et ne sait pas répondre à un enjeu aussi simple que celui des menus de substitution autrement que par des provocations ineptes. Cela montre simplement qu’il n’est pas apte à diriger un pays à un poste où seront exigées de lui des compétences bien plus grandes. Nous n’avons pas à accepter qu’il étale son incompétence sur la laïcité et son ignorance des urgences de l’école pour stigmatiser musulman-es et juif-ves et s’assurer aux dépens de ces populations une diversion politicienne aux questions réelles que pose sa candidature. La laïcité ne doit plus servir à masquer les incuries de nos responsables politiques.

Le Cercle des enseignant-es laïques (Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Lepâtre, Jérôme Martin) a co-écrit avec Jean Baubérot un Petit manuel pour laïcité apaisée (éditions La Découverte) qui consacre une section à la question des menus scolaires.

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 16 novembre 2016]

31 Oct 2016 - Soutien à Jean Baubérot

Enseignant-es dans le 93, nous apportons tout notre soutien à Jean Baubérot, historien et sociologue avec qui nous avons rédigé un Petit manuel pour une laïcité apaisée et qui subit des attaques de la polémiste Caroline Fourest.

Méthodique, rigoureux, Jean Baubérot s’est, au cours de notre collaboration, ouvert à nos points de vue de professeur-es en zone d’éducation prioritaire.

De nombreux-ses polémistes s’auto-proclament spécialistes de la laïcité et contribuent par leur manque de travail et de connaissances de terrain, à entretenir une atmosphère de guerre civile dans la société. Ces polémistes dissimulent les vraies priorités de l’école, notamment dans les quartiers populaires : les conditions sociales catastrophiques dans lesquelles vivent nos élèves et leur famille, le manque de moyens, la disparition des services publics, les inégalités structurelles des moyens dévolus par l’État aux écoles en France.

Jean Baubérot a su reconnaître notre expérience de terrain. Grâce à lui, en confrontant nos connaissances et nos pratiques, nous avons pu produire un outil qui vise à prévenir les conflits que le religieux et la laïcité pourraient faire naître en classe, cadrer les débats sur ces questions en distinguant le cadre juridique de la laïcité, son histoire et les débats que cette notion peut susciter, et contribuer à ce que de faux débats sur la laïcité à l’école cessent, comme c’est le cas depuis vingt ans, de masquer les urgences qui devraient être au centre de l’attention de chacun-e.

Caroline Fourest fait partie de ces polémistes, qui, depuis 15 ans, laissent penser que les tenues que portent nos élèves sont des menaces bien plus graves que les inégalités de financement par l’État, que le non-remplacement chronique des profs, que la vétusté des locaux ou du matériel, que la diminution des moyens pour assurer des interventions de prévention du sexisme ou de l’homophobie, l’insuffisance des aides pour les élèves handicapé-es, etc.

Elle répand ses discours en enchainant erreurs, approximations et demi-vérité, insinuations et attaques personnelles. Nous apprenons à nos élèves à débattre et exprimer des conflits en respectant leurs interlocuteur-rices, en évitant la mauvaise foi et les invectives. Faut-il leur tenir un autre discours, et leur expliquer qu’en utilisant de telles méthodes, en rabaissant sans cesse le débat d’idées, ils et elles passeront à la télévision comme Caroline Fourest ?

Dans son dernier billet de blog, elle reproche à Jean Bauberot de refuser tout débat avec elle. La polémiste doit descendre de sa tour d’ivoire : personne ne lui doit rien, et personne n’a à se justifier de quoi que ce soit auprès d’elle. Débattre avec Caroline Fourest quand Caroline Fourest l’exige n’est pas un devoir républicain, et aucune personne ne devrait avoir à lui présenter un mot d’excuse.

Mais si elle ne comprend pas pourquoi tant de spécialistes rigoureux-ses refusent de débattre avec elle, qu’elle en prenne enfin conscience : dans l’état actuel de ses méthodes, on ne peut pas débattre avec Caroline Fourest, on ne peut que corriger ses erreurs, et c’est épuisant.

Nous renouvelons notre soutien à Jean Baubérot.

apaisée

Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Lepâtre et Jérôme Martin sont membres du Cercle des enseignant-es laïques et ont co-rédigé avec Jean Baubérot un Petit manuel pour une laïcité apaisée paru aux éditions La Découverte.

[Tribune initialement parue sur Médiapart le 31 octobre 2016]

12 Oct 2016 - Genre et laïcité: la responsabilité du gouvernement

En refusant de défendre le genre face aux lobbys religieux réactionnaires, le gouvernement s’est rendu responsable d’une triple défaite : de la laïcité, de la science et des luttes contre le sexisme et l’homophobie.

 

Imaginons. Juin 2014 : le gouvernement socialiste annonce le retrait des établissements scolaires de tous les manuels de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT). Ils sont remplacés à la rentrée suivante par des livres ne mentionnant plus l’évolution. Septembre 2016 : le pape s’offusque publiquement des manuels de SVT en France qui parleraient trop d’évolution, déformant les pensées des enfants. La ministre de l’Éducation nationale lui répond qu’il est mal conseillé et que l’évolution n’apparait pas dans les manuels français.

Impossible ?

Ce qui semblerait inimaginable pour les sciences naturelles s’est pourtant produit pour les sciences sociales : le gouvernement socialiste a bien fait retirer les ABCD de l’égalité, ces outils de prévention du sexisme et de l’homophobie fondés sur les études scientifiques sur le genre, en juin 2014 ; et cette semaine, la ministre de l’Éducation nationale a bel et bien donné des garanties au pape que le genre n’était pas mentionné dans nos manuels scolaires.

Le genre, que la ministre et son gouvernement ont refusé de défendre face aux attaques de lobbys religieux réactionnaires, est un concept validé des sciences sociales. Les études sur le genre mettent à jour les processus inégalitaires qui sont à l’œuvre derrière la définition des sexes. Les résultats de ces recherches scientifiques sont donc indispensables pour lutter contre le sexisme, l’homophobie ou la transphobie.

En retirant les ABCD, en censurant le mot « genre » des documents institutionnels et des intitulés de formation, le gouvernement s’est rendu responsable d’une triple défaite : défaite de la laïcité, puisqu’il a laissé un lobby religieux réactionnaire dicter les contenus d’enseignement et les outils pédagogiques utilisés au sein de l’Éducation nationale ; défaite de la science et victoire de l’obscurantisme, puisqu’il a discrédité un concept scientifique ; défaite des droits des femmes et des personnes lesbiennes, gaies, bi et trans, puisqu’il prive l’école et la société d’outils nouveaux, destinés à combattre les préjugés et les violences contre les femmes et les minorités sexuelles.

[Tribune initialement parue sur Médiapart le 12 octobre 2016]

 

8 Sep 2016 - Petits rappels sur la laïcité et le droit des femmes à l’attention de Manuel Valls

Dans son communiqué du 26 août commentant l’ordonnance du Conseil d’État ou sa tribune du 5 septembre répondant à un article du New York Times, c’est au nom du droit des femmes et de la laïcité que Manuel Valls justifie son combat contre certains habits portés par des musulmanes sur les plages. Ces principes n’ont pourtant pas toujours été sa priorité.

C’est ainsi qu’il a transgressé la loi de 1905 en annonçant en avril 2014, depuis le Vatican, en véritable porte-parole du pape, que la France n’ouvrirait pas la Procréation Médicalement Assistée aux couples de femmes, balayant ainsi une revendication des associations féministes et LGBT. C’est ainsi que son gouvernement a, quelques semaines plus tard, sous la pression de groupes catholiques réactionnaires et de quelques familles musulmanes, abandonné les ABCD de l’égalité, ces outils de prévention du sexisme et de l’homophobie, fondés sur le concept scientifique du genre. Sous son mandat, la politique française concernant les droits des femmes et l’éducation a donc été directement dictée par la hiérarchie et des groupes catholiques réactionnaires. Il s’agit, en fait, des pires atteintes faites à la laïcité, et une entrave au combat pour l’égalité hommes-femmes.

Ainsi, à suivre la politique du Premier Ministre, les droits des femmes, la prévention du sexisme ou de l’homophobie et la laïcité pourraient être sacrifiés pour satisfaire des groupes constitués et puissants de catholiques réactionnaires ; mais ces mêmes principes pourraient justifierqu’on empêche quelques femmes musulmanes de se baigner. Il y a là un choix paradoxal de priorités que Manuel Valls n’explique pas, lui qui écrit pourtant ne pas accepter « ceux qui utilisent l’argument de la laïcité pour pointer du doigt les Français musulmans ». « Assumons le débat », enjoint-il dans le titre de son communiqué du 26 août. Assumer ce débat implique que le Premier ministre s’explique sur les variations de son intransigeance à l’égard de la laïcité et des droits des femmes.

Du reste, de quel débat parle le Premier ministre ? Lorsqu’on refuse d’écouter les premier-es concerné-es, qu’on les disqualifie avec des termes vagues, qu’on ne définit pas, créée-t-on les conditions d’un débat ? Quand au sujet même du « débat », le « burkini », il est lui-même biaisé : des femmes verbalisées ces derniers jours ne portaient pas de tenue de cette marque, mais bien de simples vêtements amples, utilisés par d’autres personnes sans que cela ne pose le moindre souci, et un voile qui dissimulait leurs cheveux. C’est donc bien le voile qui est visé. Assumer le débat implique de le poser dans des termes clairs. Correctement formulé, le débat est le suivant : « est-il laïque et féministe d’empêcher des femmes de porter le voile sur la plage ? ».

Tout ici rappelle la décennie qui a précédé la loi de 2004 interdisant le port du signe religieux « ostentatoire » à l’école : des jeunes femmes portant le voile pointées du doigt, des décisions administratives prises par les établissements scolaires les excluant malgré la jurisprudence constante du Conseil d’État qui annulait les exclusions prononcées au seul motif du port du voile, des réactions indignées contre le Conseil d’État, contre les familles et leurs soutiens, accusés de faire le jeu de l’ « islamisme » et de contribuer à une guerre civile, alors qu’ils ne faisaient que défendre leurs droits.

Plus de 10 ans de ce type de « débat » et de matraquage stigmatisant les musulman-es ont contribué à ce que l’ensemble des forces politiques et une large part de la société jugent nécessaire une évolution du cadre laïque. Avec la loi de 2004, le devoir de neutralité qui s’imposait aux locaux et au personnel concerne maintenant les élèves. Cette « nouvelle laïcité » pour reprendre le nom du rapport rendu par François Barouin à Jacques Chirac, et à laquelle s’est ralliée la majorité des parlementaires socialistes qui ont approuvé la loi de 2004, s’opposait aux principes mêmes défendus par Ferry, Briand ou Jaurès. Le texte était censé défendre les droits des femmes et remettre l’islam à sa place, objectifs que vise aussi Manuel Valls.

Qu’y avons-nous gagné ? Et qu’espère gagner l’actuel Premier Ministre, en poursuivant sa croisade, alors même que le Conseil d’État a indiqué qu’elle remettait gravement en cause les libertés fondamentales ?

En matière de droit des femmes, comment peut-on encore croire qu’exclure des jeunes femmes de l’école, hier pour un voile, aujourd’hui pour un bandeau ou une jupe, les émancipera de l’influence patriarcale qu’on se plait à présenter comme l’origine unique de leur tenue ? Qui peut encore refuser la parole des premières concernées quand elles expliquent pourquoi elles s’habillent, ce qui revient à demander à des personnes de se taire pour prouver leur émancipation ? De même, qui peut sérieusement demander à des femmes de ne pas rester sur une plage dans la tenue qu’elles veulent ou peuvent porter dans ce lieu ? Qui peut sérieusement défendre l’idée que les priver de baignade va les libérer ?

En matière de laïcité, hier en 2004 comme aujourd’hui, comment ne pas voir que le traitement spécifique réservé à l’islam et aux musulman-es est un traitement stigmatisant, et par là-même anti-laïque ? À ce titre, le communiqué de Manuel Valls, doit être lu comme complémentaire des positions des maires LR, non comme en opposition.

En matière de vivre-ensemble, enfin, comment des mesures d’exclusion, de l’école ou des plages, pourraient-elles l’assurer ? Manuel Valls, comme beaucoup d’autres, distingue les musulmans des « islamistes politiques ». Or, il ne définit pas cette expression. Peut donc être défini comme « islamistes » tous et toutes les musulmans qui ne rentreraient pas dans ses critères, critères qu’il refuse de définir et de débattre. Cette distinction ne trompe pas : c’est potentiellement toute une population qui est visée par les propos du Premier ministre.

La rentrée scolaire devrait faire oublier, pour celles et ceux qui ne l’ont pas subie en tout cas, la violence qui s’est déchaînée sur les plages tout au long de l’été. Mais tout laisse penser qu’elle se déplacera à nouveau, à l’école, à l’université alors que les cours vont reprendre.

Il est temps d’en finir avec cet usage guerrier et dévoyé de la laïcité, qui ne fait que dissimuler ignorance, peur et haine des musulman-es. Et qui, par ailleurs, dissimule ce qui met à mal notre société, à commencer par l’école : l’aggravation des problèmes sociaux, l’abandon par l’État des quartiers populaires, les inégalités sociales, raciales ou encore de genre. Ces mêmes inégalités de genre que Manuel Valls a refusé de combattre à l’école en abandonnant les ABCD de l’égalité et en trahissant la laïcité.

 

13 Avr 2016 - Valls ne voilera pas son bilan catastrophique

Tout à sa « bataille culturelle et identitaire », plus importante selon lui que l’économie et le chômage, Manuel Valls estime prioritaire l’interdiction du voile à l’université.

 

Au même moment, à l’université Paris VIII, à Saint-Denis, des étudiant-es, dont des jeunes femmes voilées, se mobilisent contre la loi Macron, énième transgression des promesses électorales du PS et menace sur le droit du travail.

Au même moment, des enseignant-es et des parents d’élèves, dont des mères voilées, occupent des écoles primaires et maternelles de Saint-Denis et d’autres villes du 93 pour dénoncer les inégalités de moyens et l’abandon total par l’Etat de leurs enfants, dont la scolarité est sacrifiée.

Au même moment, des militant-es antiracistes, dont des femmes voilées, soutiennent des victimes d’agression islamophobe – à commencer avant tout par les femmes.

Au même moment, toujours à Saint-Denis, des femmes voilées attendent avec leurs enfants des heures et des heures aux urgences de l’hôpital.

Chômage en hausse continue, démantèlement de l’Éducation nationale, des services hospitaliers, du système de santé, augmentation des crimes racistes, antisémites, islamophobes, sexistes et homophobes, soutien à l’évasion fiscale, qui prive la solidarité nationale de ressources essentielles, politiques d’austérités, trahison de l’ensemble des promesses électorales de 2012 : telle est une partie de l’accablant bilan de Manuel Valls et du PS.

Le premier ministre ne désamorcera pas les colères que sa politique engendre avec un nouveau débat sur une laïcité falsifiée. Il n’a aucune leçon de laïcité à donner, lui qui est responsable de la pire atteinte à ce principe. En mars 2004, il a en effet annoncé que la Procréation Médicalement Assistée ne serait pas ouverte aux couples de femmes… depuis le Vatican. Au mépris de la loi de 1905, Valls s’est donc laissé dicter les droits des LGBT par le Pape. Qui peut encore lui accorder le moindre crédit en matière de politique laïque ? En matière de politique tout court ?

[Tribune du Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004 initialement parue sur Mediapart le 13 avril 2016]

5 Avr 2016 - Islam, voile : Elisabeth Badinter sème la division. Elle complique notre rôle d’enseignant-e.

Élisabeth Badinter soutient la ministre Laurence Rossignol. Dans un entretien au « Monde » daté du 2 avril, la philosophe a pris la défense de la ministre socialiste, auteure d’un parallèle entre le voile islamique porté par les femmes et l’esclavage. Elle a appelé par ailleurs au boycott des marques qui se lanceraient dans la « mode islamique ». Des enseignant-es de Seine-Saint-Denis lui répondent.

Élisabeth Badinter a la comparaison historique facile. Le mot « nègre » mis de côté, elle valide aujourd’hui le rapprochement fait par la ministre Laurence Rossignol entre les femmes qui choisissent de porter le voile et des esclaves prétendument consentant-es.

Déjà en 1989, lors de la première « affaire du foulard islamique » à Creil, quand le ministre de l’Éducation Lionel Jospin demandait au Conseil d’État un avis juridique sur l’exclusion de collégiennes voilées, Élisabeth Badinter hurlait avec d’autres à la lâcheté politique en parlant de « Munich de la République » [1].

De tels propos compliquent notre rôle

L’allusion aux Accords de Munich revenait à comparer ces adolescentes et leur famille à des nazis prêts à envahir l’Europe.

Nazies ou complices consentantes d’un crime de masse raciste : voici la représentation que depuis 30 ans, des « philosophes » et des responsables politiques donnent des femmes voilées qui refusent l’invisibilité publique.

Ces personnalités insultent au passage la mémoire des victimes de deux crimes contre l’humanité et en relativisent la gravité. Par de telles outrances, prononcées publiquement, elles compliquent notre rôle quand nous abordons l’esclavage et le nazisme avec nos élèves, dans les cours d’histoire, de littérature, de philosophie, d’éducation civique, de langues, d’histoire des arts.

Nous abordons ces questions dans leur complexité : la recherche des causes et le respect des victimes, la singularité de chaque événement et leur inscription dans une histoire longue, le regard souvent distancié qu’impose la recherche historique et le jugement moral, politique, que les témoins, ou la postérité, ont imposé.

Elle fait preuve d’une étonnante légèreté

Parmi les questions les plus délicates, la question du sens à donner aujourd’hui à de tels crimes et des interprétations différentes est sans doute la plus complexe.

Cette complexité vole en éclats sous le coup des outrances d’Élisabeth Badinter et de ses paires : le nazisme et l’esclavage ne sont plus que des prétextes à disqualifier la parole de personnes avec qui on est en désaccord.

Doit-on indiquer ici que nous prévenons nos élèves contre la violence de tels procédés quand ils et elles en abusent en classe ? Doit-on signaler que la légèreté avec laquelle la polémiste ou la ministre recourent à ces crimes pour disqualifier la parole de personnes déjà minorées socialement nous met en colère ?

Élisabeth Badinter n’est pas une enseignante de Seine-Saint-Denis. De nous, de l’Éducation nationale, elle dit qu’elle s’est « affaissée ». Elle fait partie d’une « élite républicaine » qui elle n’est pas affaissée. Voyons donc la différence entre l’élite et l’affaissement que nous sommes à ses yeux.

Une actionnaire de l’agence Publicis

Là où nous apprenons à nos élèves l’exigence légitime à apporter une justification à des assertions, elle assène, sans preuve aucune, que le port du voile, de plus en plus visible en France, serait le signe exclusif d’une empreinte croissante des islamistes / intégristes / djihadistes / salafistes.

Pourtant : entretiens avec des femmes voilées, études sociologiques, témoignages, tout montre la diversité des raisons qui amènent des femmes à porter le voile. Que la contrainte en fasse partie est indéniable, qu’elle ne soit pas la seule aussi. Contrairement à des élèves, une élite républicaine n’a pas à se justifier de propos qui versent dans la généralisation abusive, même les plus incongrus. Ce serait s’affaisser.

Là où nous apprenons à nos élèves que les actes doivent suivre les paroles, nous constatons qu’Élisabeth Badinter, toute à ses leçons de féminisme, continue d’être l’actionnaire principale de Publicis. Or, comme l’avait déjà signalé une journaliste de Rue89 le 11 février 2010, ou comme le montrait « Arrêt sur images » le 13 février 2010, cette agence publicitaire relaie parfois des messages sexistes.

Comble de l’ironie, « Challenge » informe que l’agence vient de signer un contrat avec l’Arabie Saoudite pour redorer l’image du régime auprès de la France. Nous avons hâte de voir ce que Publicis proposera sur les droit des femmes, et la part de bénéfices que Badinter touchera sur ce contrat. L’élite républicaine ne saurait être hypocrite, ce serait s’affaisser.

Une application des lois à géométrie variable

Là où nous apprenons à nos élèves à analyser rigoureusement des propos avec lesquels ils et elles sont en désaccord, Élisabeth Badinter oppose le mensonge à celles et ceux qui font valoir son islamophobie.

Selon elle en effet, seraient injustement accusées d’islamophobie les personnes qui auraient le courage, comme elle, de dire : « Nous voulons que les lois de la République s’appliquent à tous et d’abord à toutes ».

Mais si Élisabeth Badinter est accusée d’islamophobie, ce n’est pas parce qu’elle voudrait faire appliquer les lois à tout le monde ; c’est précisément parce qu’elle refuse le bénéfice de certaines lois, et de certains principes constitutionnels, à toute une partie de la population, en raison de leur religion réelle ou supposée.

Car qui refuse aux femmes voilées l’application de l’article 1 de la loi de 1905 (« La République assure la liberté de conscience ») ? Qui ne cesse de stigmatiser et réduire au silence les musulman-es au mépris de la Constitution (« Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ») et du principe de liberté d’expression ?

Mais une élite républicaine n’a pas à se justifier sur son rapport, disons, saugrenu, à la réalité historique et juridique. Ce serait s’affaisser.

La recherche d’un bouc émissaire

S’affaisser ? Selon Elisabeth Badinter, « l’Éducation nationale s’est affaissée, sous le coup des idéologues qui, là encore et toujours au nom de la différence culturelle et de la tolérance, ont enfermé ces jeunes dans leur ghetto ». Ce serait donc au nom de la « tolérance » que les inégalités de territoires, notamment en matière scolaire, existeraient.

Les inégalités entretenues par l’État, notamment en matière d’investissement, de subventions, de moyens humains, pourtant largement décrites par les syndicats enseignants, la Cour des comptes ou le Défenseur des droits ne compteraient pour rien.

Et le racisme, comme le sexisme, qui structurent l’institution en matière de d’orientation ne compteraient pour rien. Seul-es les antiracistes sont responsables.

On comprend pourquoi Manuel Valls a soutenu cette interview d’Élisabeth Badinter. Là où toutes les preuves condamnent les politiques économiques et sociales des quinze dernières années, qui ont considérablement augmenté les inégalités de territoire au sein de l’Éducation nationale, la polémiste, elle, tient des « idéologues » antiracistes pour seul-es responsables de cette situation.

C’est bien là le rôle de « l’élite républicaine » : servir de caution à l’État, semer la division au sein des citoyen-nes, trouver un bouc émissaire aux catastrophes sociales provoquées par des décennies de politiques inégalitaires, perpétuer une politique raciste et sexiste au sein de l’Éducation nationale en pervertissant les luttes féministes et antiracistes.

>> Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre et Jérôme Martin sont enseignantEs, membres du CEAL (Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004)

Tribune initialement parue sur le Plus de l’Obs le 5 avril 2016.

25 Jan 2016 - Valls et la laïcité : assez d’hypocrisie

Les pires atteintes à la laïcité de ces dernières années ont été le fait de Manuel Valls et de son gouvernement.

 

Le dimanche 27 avril 2014, par exemple, alors qu’il venait juste d’être nommé premier ministre, il annonçait, depuis le Vatican, qu’il n’honorerait pas la promesse de François Hollande d’ouvrir la PMA aux couples de femmes, honorant ainsi une demande du pape et des manifestants catholiques intégristes. Quelques mois plus tard, son gouvernement cédait une fois de plus au lobby religieux en retirant le projet des ABCD de l’égalité, outil de lutte contre les inégalités fondé sur la notion scientifique de genre.

Manuel Valls n’a donc aucune légitimité à distribuer des bons ou des mauvais points en laïcité.

Nous rappelons que le débat pluraliste est un droit fondamental de la démocratie, que la laïcité fait l’objet de discussions et que les représentant-es de l’observatoire de la laïcité se sont contenté-es d’un recadrage juridique et historique des propos d’ Elisabeth Badinter.

Les propos de Manuel Valls lors du dîner du CRIF, le lundi 28 janvier, sont anti-démocratiques et anti-laïques.

Une pétition de soutien à Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène a été lancée à l’initiative de la Ligue de l’enseignement. Vous pouvez la signer ici.

 

[Tribune du Collectif Enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004, initalement parue sur Mediapart le 25 janvier 2016 : Grégory Bekhtari, Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre, Jérôme Martin]

13 Nov 2015 - Le vin monte à la tête de Michel Onfray

Interrogé sur le vin, l’islam et la France par La Revue du Vin de France (30 octobre 2015) Michel Onfray réussit le tour de force de produire 8 inepties en 4 phrases. Autant de preuves que plus rien ne contrôle son islamophobie, pas même le minimum de rigueur qui l’empêche de voir à quel point sa théorie du Grand Remplacement viticole est inconséquente.

La revue des vins de France a trouvé le moyen d’inclure une question sur l’islam dans son interview de Michel Onfray : Certaines religions comme l’islam, interdisent la consommation d’alcool, quelles questions posent ces pratiques religieuses qui tranchent avec la tradition viticole de notre pays ?

Qui n’attendait qu’une réponse tout aussi caricaturale :

« Tant que la France restera un pays judéo-chrétien, le vin sera libre. Si la France devait un jour ne plus être ce pays, son rapport au vin se modifierait ! L’Algérie a connu une époque ( de 1830 à 1962) où le vin était cultivé, elle en a connu une autre où les vignes ont été arrachées. S’il venait à l’idée du Qatar d’acheter Pétrus pour arracher ses vignes, peut-être serions-nous plus regardants sur le patrimoine que nous bradons désormais aux pays les plus offrants. »

Il est temps de déconstruire point par point la réponse de Michel Onfray entre fantasmes islamophobes et apologie de la colonisation :

1 – « Tant que la France restera un pays judéo-chrétien… »

En fait, la France est un pays laïc. Confondre un passé chrétien avec une identité et/ou des racines est une ineptie historique et politique. Et accoler une identité juive à la France, c’est nier l’antisémitisme qui a marqué l’histoire de ce pays et qu’ont subi les juif-ves en France.

2 – « … Le vin sera libre »

En fait, la vente et la consommation du vin, comme de tout alcool, sont réglementées et leur liberté bornée. Le vin n’est donc pas libre (pour peu que cette phrase ait un sens, d’ailleurs), et ce ne sont pas les musulman-es qui en sont responsables.

3 – « Si la France devait un jour ne plus être ce pays… »

En fait, c’est déjà le cas, comme indiqué plus haut : la France n’est pas judéo-chrétienne. Mais Onfray évoque ici sans le dire le « Grand Remplacement » et fait l’hypothèse d’une domination de la France par des musulman-es. Même sous forme hypothétique, Onfray cautionne et relaie les délire paranoïaques, racistes et islamophobes de Renaud Camus, Michel Houellebecq, Eric Zemmour, Nadine Morano et bien d’autres.

4 « …Son rapport au vin changerait. »

En fait, le « rapport de la France » au vin, pour peu que cette expression ait un sens, change constamment, sans qu’il y ait besoin de faire l’hypothèse terrifiée d’une domination politique par les musulman-es. Cela peut par exemple se faire sous le coup de lois bien républicaines et bien laïques qui visent la santé publique – ce qu’Onfray évoque lui-même dans la question précédente, où il critique la loi Evin.

5 « L’Algérie a connu une époque (de 1830 à 1962) où le vin était cultivé… »

En fait, cette période est celle de la colonisation française, où la culture du vignoble a été imposée aux Algérien-nes en leur volant leurs terres. Onfray entonne donc un nouveau refrain de la chanson de Michel Sardou « Le joli temps des colonies ». Tout en saluant de façon implicite le fabuleux travail civilisateur de la France venue apporter les bienfaits de la vigne et du vin, il masque le vol des terres, la violence envers les paysans, le déséquilibre de l’agriculture que ces pratiques ont suscitées. Mais qu’est-ce que cela vaut face au goût d’un verre de vin ?

6 « … Elle en a connu une autre où les vignes ont été arrachées. »

En fait, les vignes ont été arrachées surtout à partir des années 1970, en réponse aux menaces du gouvernement français qui menaçait de boycotter le vin algérien et aux tentatives de l’exporter à bas prix ailleurs, notamment en URSS. L’histoire viticole algérienne n’est pas déterminée par la religion, mais bien par la politique néo-coloniale de la France.

7 « S’il venait à l’idée du Qatar d’acheter Petrus pour arracher ses vignes… »

En fait, Onfray imagine les hommes d’affaires du Qatar si abrutis qu’ils achèteraient des vignobles non pour faire du profit, mais pour empêcher les braves Français.es de boire du vin. Vous croyiez qu’un philosophe répondait à des questions sur le vin, vous avez en fait un mauvais scénariste de films d’espionnage franchouillard et raciste.

8 « …peut-être serions nous plus regardants sur le patrimoine que nous bradons désormais aux pays les plus offrants. »

En fait, 2 % du vignoble français en moyenne sont détenus par des étranger.ères, avant tout chinois.es, britanniques, suisses, américain.es, allemand.es, néerlandais.es. On peut trouver que c’est peu ou que c’est beaucoup, que c’est le signe de l’attractivité de ce secteur ou une menace pour le patrimoine français. Mais au vu de la diversité des nationalités des acquéreurs du vignoble réel, on est en droit d’interroger la pertinence de l’hypothèse imaginaire prise par Onfray : le Qatar, censé illustrer l’iresisitible conquête de l’islam de nos contrées « judéo-chrétiennes ».

PS : Les bêtises islamophobes d’Onfray ne doivent pas faire oublier la responsabilité du magazine dont la question était sans ambiguïté possible stigmatisante.

[Tribune du Collectif Enseignant pour l’Abrogation de la Loi de 2004 initialement parue sur Contre-Attaque(s) le 13 novembre 2015]

30 Oct 2015 - Quand Marianne falsifie (une fois encore) la laïcité

Dans son numéro du 23 octobre 2015, dans la rubrique « ce que Marianne en pense», l’hebdomadaire publie un article signé par Laurent Nunez et intitulé «La nouvelle définition de la laïcité ou l’injonction au silence ». Selon Marianne, une des recommandations du livret de la laïcité, récemment diffusé par le Ministère de l’Education nationale, imposerait de ne pas distinguer « le savoir du croire ».

 

 1. « Ce qui reste au travers de la gorge, c’est l’incroyable demande faite à tous les professeurs de ne plus jamais distinguer « le savoir du croire » »

 

FAUX

 

Dans l’éditorial du livret, la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem écrit : « Avec les lois de 1882 et 1886 instituant la laïcité des enseignements et la neutralité des personnels, l’école publique a porté la laïcité avant même la loi de 1905, comme principe qui permet la cohabitation de ceux qui ont des convictions religieuses différentes et également de ceux qui n’en ont pas. C’est ce principe exigeant qui, en transformant les enfants en élèves, en distinguant le savoir du croire, crée un cadre propice aux apprentissages, établit les règles de la vie scolaire et fonde l’autorité des maîtres. » (page 3)

C’est précisément parce qu’un-e enseignant-e doit amener les élèves à distinguer savoir et croire que la comparaison ou la confrontation entre croyance religieuse et savoir scientifique doit être évitée.C’est bien parce qu’une théorie n’est scientifique qu’à condition d’être « falsifiable », de pouvoir être testée et contredite empiriquement qu’elle ne s’oppose pas à la croyance. Comment faire comprendre que science et religion n’ont rien à voir si on impose aux élèves, enfants ou adolescent-es en construction, une hiérarchie entre les deux au nom du « vrai » ?

 

2. « Que me reste-t-il à faire, si je ne peux devant mes élèves ni comparer ni confronter des propositions ? Je me tais… »

 

FAUX

 

Le livret est très clair sur le sujet : « Les enseignants doivent être en mesure de répondre à des objections même lorsque celles-ci sont de nature religieuse. Si « aucun sujet n’est a priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique », ainsi que le stipule l’article 12 de la Charte de la laïcité, relever et traiter les objections des élèves, de quelque nature qu’elles soient, relève de la pédagogie ordinaire. Sans se risquer à la comparaison des discours scientifiques et religieux, il est tout à fait possible de déconstruire l’argument d’un élève comme on le ferait de n’importe quelle objection. Enseigner, c’est aussi savoir instaurer un dialogue avec ses élèves à l’intérieur de la classe. »

Le livret invite donc l’enseignant-e à dialoguer et rappelle que cela fait partie de ses missions que de répondre à toutes les objections des élèves. On peut débattre de savoir si la formation des profs est suffisante pour tenir un tel objectif. Et que des professeur-es s’angoissent de ne pas en être capables devrait être entendu et relayé par les médias. Mais affirmer que ce livret appelle les enseignant-es à renoncer à leur travail et à se taire en cas d’objection à leur enseignement est une contre-vérité qui détourne l’attention de la question essentielle des moyens dévolus à la formation.

 

3. Une « nouvelle définition de la laïcité », comme le dit le titre de Marianne ?

 

FAUX

 

« L’instituteur se doit, doit à ses élèves et doit à l’Etat de ne prendre parti dans l’exercice de ses fonctions ni pour ni contre aucun culte, aucune église, aucune doctrine religieuse, ce domaine étant et devant rester le domaine sacré de la conscience. » Il s’agit d’un extrait de l’article « laïcité » du Dictionnaire de la pédagogie de Ferdinand Buisson qui date de 1911. Et l’ensemble des défenseurs de la laïcité avait à cœur de séparer l’État des cultes tout en garantissant la liberté de conscience, y compris celle des élèves. On peut être en désaccord avec ce principe, le faire savoir, le faire évoluer. Mais présenter sa réaffirmation par le ministère actuel comme une « nouvelle » définition de la laïcité, qui trahirait l’esprit des fondateurs, c’est faire acte d’ignorance ou de malhonnêteté intellectuelle.

Au regard de lois qui ont plus de 100 ans, c’est bien la mesure votée en 2004 qui relève d’une nouvelle définition de la laïcité trahissant l’esprit des fondateurs. En interdisant aux élèves tout signe religieux jugé ostensible, la loi de 2004 étendait le devoir de neutralité qui s’imposait aux professeur-es aux enfants eux/elles-mêmes – trahissant et l’esprit, et la lettre, des mesures préconisées par Ferry, Briand ou Buisson. Cette mesure, pourtant stigmatisante, car s’en prenant essentiellement aux jeunes femmes musulmanes voilées, fait l’objet de nombreuses pages du livret. Marianne n’en parle pas comme une « nouvelle » définition de la laïcité.

 

4 « J’obéis aux programmes et j’enseigne à mes élèves de 3e les théories de Darwin sur l’évolution des espèces. »

 

FAUX

 

Les programmes de collège en troisième comporte un chapitre « évolution des êtres vivants et histoire de la terre » et l’évolution est un axe directeur de l’enseignement de la SVT. Ces programmes ne demandent pas d’enseigner « les théories de Darwin », mais la théorie de l’évolution, dont Darwin a formulé un aspect, celui de la sélection naturelle – ses conceptions ont été nuancées et complétées par un siècle et demi de recherche scientifique Prendre cet exemple, c’est faire fond sur les discours des lobbys créationnistes et de leurs affabulations pseudos-scientifiques, c’est laisser croire que la science n’évolue pas avec les recherches.

Autrement dit, enseigner Darwin comme un dogme (et non comme une étape dans la recherche en biologie) constituerait une atteinte à la laïcité puisque cela conduirait à transformer le savoir (toujours soumis à la discussion critique et à l’évolution) en croyances auxquelles les élèves devraient adhérer de manière non-critique. En dévalorisant ainsi la science, on s’expose en effet à des conflits idéologiques en lieu et place d’une réflexion critique. C’est bien Marianne qui confond le croire et le savoir et attise des conflits qui n’ont pas de fondement scientifique.

 

5. L’évolution et le Big Bang seraient les notions les plus menacées par les religions et les élèves seraient les premiers responsables des atteintes à la laïcité et aux programmes.

 

FAUX

 

C’est pourtant le message qu’adresse Marianne à son lectorat en prenant ces deux exemples sans rappeler les atteintes passées aux programmes et à la laïcité. En France, le genre est la notion scientifique la plus menacée. En 2014, sous la pression de lobbys religieux, le gouvernement a renoncé à des outils de lutte contre le sexisme et l’homophobie fondés sur ces recherches scientifiques, notamment les « ABCD de l’égalité », un ensemble d’outils pédagogiques déployés de manière expérimentale dans des classes de maternelle et de primaire. Pour le dire clairement : des programmes ont été modifiés et une notion scientifique rejetée suite à l’action de groupes religieux, et cela ne concerne pas l’évolution, ni le Big Bang (qui du reste n’est pas inscrit dans les programmes), mais bien le genre.

Bien sûr, le livret de la laïcité, gouvernemental, ne va pas revenir sur cette improbable lâcheté politique et anti-laïque. Bien sûr Marianne est trop loin des réalités de terrain, trop concernée par la défense des intellectuel-ls réactionnaires contempteurs du genre (Finkielkraut, Onfray) pour le voir. Mais il n’en reste pas moins que la plus grave remise en cause de la laïcité à l’école en France a été le retrait des ABCD de l’égalité, et que cette remise en cause est le fait du gouvernement, et notamment de Manuel Valls. Ce qui n’empêche pas Marianne de le célébrer comme chantre de la laïcité persécuté dans son dossier paru aujourd’hui