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Atteintes à la laïcité

Pratique :
Charlie Hebdo et le racisme gastronomique

A plusieurs reprises, le choix du magazine de publier dans son hors-série des témoignages anonymes, décontextualisés et sans confrontation de point de vue l’amène à relayer des propos ouvertement racistes. En voici un  exemple avec une affirmation sur les goûts des élèves musulman-es.

Page 31, H. professeur d’anglais dans une grande ville, affirme en conclusion d’un témoignage sur ses difficultés à aborder certains sujets culinaires avec ses élèves, avoir en face de lui « des petits êtres qui sont conditionnés au rejet de tout ce qui n’est pas halal, ce qui veut dire qu’ils n’accepteront jamais la nourriture de leur pays d’accueil, et qu’ils passeront leur vie dans leur bulle musulmane. »

Le racisme islamophobe de la fin de ce témoignage doit être signalé et condamné. En assimilant religion et nationalité, en faisant de la France un « pays d’accueil » des élèves et de leur famille, H. considère que les musulman-es ne sont pas français-es. En publiant telle quelle cette partie du témoignage, sans recul critique ou travail éditorial, Charlie Hebdo cautionne et banalise le discours tenu notamment par le Front national, Les Républicains, Renaud Camus, Eric Zemmour, etc.

Faire de la conformité à la gastronomie supposée française ou anglaise une condition d’accès à une nationalité effective, est certes risible : faudra-t-il signer une déclaration sur l’honneur certifiant qu’on aime la choucroute, la bouillabaisse, les encornets à la rouille et le pot-au-feu pour être reconnu-e français-e ? Mais ce ridicule n’enlève rien au fait que H. véhicule des préjugés racistes. Comment s’étonner que plusieurs enseignant-es dans ce même hors-série se plaignent d’élèves opposant à la nationalité française leur religion (voir par exemple le haut de la page 32) quand on lit un collègue tenir exactement ce discours et Charlie Hebdo le cautionner ?

Pense-t-on par ailleurs que des musulman-es ayant une famille originaire de Côte d’Ivoire, du Pakistan ou de Tunisie mangent la même chose parce qu’ils partagent la même religion? La seule « bulle » que l’on perçoit ici n’est pas « musulmane » : elle est ethnocentriste, et est le fait d’un enseignant.

Pratique :
« Reporter un examen le jour de l’Aïd » ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur la question des examens et des fêtes religieuses.

Pages 13-14 du hors-série de Charlie Hebdo, O., professeur en collège en banlieue parisienne, se scandalise du report d’un examen en lien avec une fête musulmane. « Comme le jour précis de l’Aïd dépend de la position de la Lune et n’est officiellement fixé que trois semaines à l’avance, tout examen malheureusement programmé ce même jour depuis de longue date est reporté ». Selon O., dans son établissement, « contester le report confessionnel d’un examen blanc renvoie à la vanité chrétienne : vous êtes seul, une bougie à la main, au milieu des ténèbres. » Il accuse ses collègues d’être « à l’image de la régression religieuse contemporaine » : ils et elles auraient « la tête qui marche à l’envers », revendiqueraient « l’égalité devant le calendrier grégorien » et ne maîtriseraient pas la définition de la laïcité. Il leur reproche implicitement d’acheter la paix sociale en tolérant ces reports d’examens, puisque les collègues seraient soulagés « que leur voiture ne soit pas incendiée par les grands frères de leurs élèves. »

La circulaire du 18 mai 2004, qui vise à l’application de la loi portant interdiction de signes ostensiblement religieux à l’école, encadre la pratique. Elle indique à la fin de sa deuxième section que « des autorisations d’absence doivent pouvoir être accordées aux élèves pour les grandes fêtes religieuses qui ne coïncident pas avec un jour de congé et dont les dates sont rappelées chaque année par une instruction publiée au B.O. En revanche, les demandes d’absence systématique ou prolongée doivent être refusées dès lors qu’elles sont incompatibles avec l’organisation de la scolarité. L’institution scolaire et universitaire, de son côté, doit prendre les dispositions nécessaires pour qu’aucun examen ni aucune épreuve importante ne soient organisés le jour de ces grandes fêtes religieuses. »

« Contester le report confessionnel d’un examen d’importance », comme le revendique O., ne renvoie donc pas à la « vanité chrétienne », mais bien à la remise en cause d’une disposition réglementaire existante. L’attention portée par l’institution scolaire à une fête religieuse non chrétienne est partie intégrante du régime juridique actuel de la laïcité. O. a le droit de ne pas être d’accord avec cette circulaire, mais il ne peut pas, sans falsifier le droit, affirmer que ses collègues ignorent la définition de la laïcité alors que son témoignage indique qu’elles et ils en respectent une disposition prévue par la réglementation.

Sur le plan pratique, le caractère « flottant » de la date de l’Aïd n’est pas un réel problème. L’hésitation porte sur une période de vingt-quatre heures. On sait que le Ramadan, à un jour près, se tiendra du 6 mai au 5 juin 2019, du 24 avril au 24 mai 2020 – car on sait depuis longtemps anticiper les cycles lunaires : l’astronomie a fait quelques progrès, ces derniers millénaires, notamment grâce à des savants musulmans…

D’une façon plus laïque, le ministère de la fonction publique diffuse chaque année un calendrier (facilement disponible par ailleurs)des fêtes religieuses qui autorisent les fonctionnaires, sous réserve que cela ne perturbe pas le service, à prendre à l’avance des congés (en accord avec la circulaire du 10 février 2012). Au sujet des trois fêtes musulmanes, mais aussi du Vesak (« fête du Bouddha »), cette circulaire précise : « Les dates de ces fêtes étant fixées à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, sur demande de l’agent, avec un décalage en plus ou en moins. » Si un chef de service d’une administration est capable de gérer à l’avance les congés de fonctionnaires en tenant compte de ce décalage de vingt-quatre heures, un établissement scolaire doit pouvoir éviter de programmer des examens d’importance afin de respecter la circulaire du 18 mai 2004.

Le problème peut se poser pour le baccalauréat, qui est un examen s’étalant sur une longue durée. En 2016, une polémique éclata lorsque le Service interacadémique des examens et concours (SIEC) d’Ile-de-France, demanda par circulaire d’anticiper d’éventuelles absences d’élèves musulman-es aux oraux de rattrapage du bac, le fin du jeûne du Ramadan tombant le premier jour de cette session (voir un article résumant l’affaire à ce lien). L’erreur du SIEC ne fut pas le rappel au cadre laïque et au droit des candidat-es, mais bien dans la demande faite aux centres d’examen d’anticiper les demandes de reports, donc de préjuger que les élèves musulman-es seraient forcément absent-es.

On conseillera donc à O. de s’informer sur le cadre juridique de la laïcité avant d’affirmer publiquement que ses collègues ne le respectent pas au point d’en ignorer la définition. On lui conseillera de même de renforcer sa culture religieuse, car la critique de la religion ne légitime pas d’utiliser des contre-vérités : les dates des fêtes musulmanes ne sont pas fixées trois semaines à l’avance (et les vanités sont avant tout des natures mortes, et non des portraits de personnes seules, une bougie à la main dans le noir). Enfin, on lui fera remarquer avec toute la bienveillance et la fermeté possibles qu’associer des actes de vandalisme comme des voitures incendiées à la religion de leurs auteurs, relève d’un obscurantisme raciste invalidé par toutes les enquêtes sociales sur ces phénomènes.

Il reste à s’interroger sur les objectifs de Charlie Hebdo : que vise la rédaction en publiant sans recul critique, réponse ou mise au point, un témoignage aussi peu informé sur le cadre effectif de la laïcité et les faits religieux ? Faire passer un avis personnel anticlérical et mal informé pour le droit existant ? Qu’y gagne le débat public ?

Pratique :
« Un appel à la prière sonne en classe sur un téléphone » ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur le traitement laïque d’une perturbation sonore.

Page 38, S., professeur d’histoire-géo et d’EMC, énumère des « exemples concrets » d’atteintes à la laïcité. Le premier consiste en « un appel à la prière qui sonne sur le téléphone en classe car l’élève a ‘oublié’ d’éteindre son portable. Certes l’élève sera sanctionné (sur le fait que le téléphone a sonné…) mais le message est bien passé devant tous les élèves… »

La sonnerie d’un téléphone portable en classe est un incident gênant, mais très courant. Pour S., l’atteinte à la laïcité semble prouvée par la nature du bruit émanant du smartphone (un appel à la prière émanant d’une application spécialisée), mais aussi par les motivations de l’élève. Les guillemets dans le témoignage montrent que l’enseignant ne croit pas la version de l’élève qui aurait « oublié » d’éteindre le téléphone. S. estime par ailleurs que « le message est bien passé devant tous les élèves ». Sans qu’il ne précise quel serait ce message, on perçoit bien une accusation de prosélytisme que rien dans le témoignage ne vient étayer. S. semble par ailleurs reprocher à l’institution de n’avoir « sanctionné » l’élève que pour le dérangement de la sonnerie, non pour l’atteinte à la laïcité.

Or, face à la situation décrite, la laïcité implique précisément de ne pas tenir compte de la nature de la sonnerie. Aux yeux du règlement intérieur et des règles de vie de classe, il est indifférent que la sonnerie soit un appel à la prière, une notification d’un jeu, un appel de la famille ou le dernier morceau de Mylène Farmer. Le principe laïque de neutralité invite à ne pas traiter différemment la situation sous prétexte que la sonnerie aurait une vocation religieuse. Ce serait par ailleurs contre-productif, puisque cela pourrait donner l’impression aux autres élèves que d’autres perturbations sonores seraient moins graves, voire tolérées.

L’atteinte à la laïcité aurait été consommée si l’élève avait revendiqué un droit à perturber le cours avec une telle application parce que l’heure de la prière lui paraitrait plus importante que le respect du cours et du règlement intérieur. Mais tel n’est pas le cas, puisque l’élève affirme avoir oublié d’éteindre son téléphone et que rien ne permet de douter de sa bonne foi. On sait par exemple que ces applications, tout comme celles qui permettent de signaler aux malades chroniques l’heure d’une prise de traitements, peuvent sonner même quand le téléphone est éteint.

L’institution a donc eu raison de ne traiter l’incident que sous l’angle de la perturbation sonore. Pour prévenir de tels incidents, des rappels réguliers en début de séance demandant d’éteindre les portables et de désactiver les notifications automatiques peuvent être utiles. Et un débat sur l’utilisation des smartphones dans l’enceinte de l’établissement peut s’avérer plus efficace que de simples rappels au règlement intérieur, toujours nécessaires mais insuffisants.

On peut par exemple proposer plusieurs situations et demander si les élèves, à la place des enseignant-es, sanctionneraient la perturbation sonore, et pourquoi, selon que le téléphone sonne pour prévenir que sa grande sœur va accoucher, que l’heure de la prière arrive, qu’une occasion en or se trouve sur un site de vente de chaussures ou que la mise à jour d’un jeu est disponible et téléchargeable gratuitement seulement pendant une heure. Les discussions qui s’ensuivent permettent aux élèves d’exprimer leurs priorités, et à l’enseignant-e de justifier concrètement les choix de l’institution en matière de temps scolaire, donc de mieux les faire accepter.

Pratique :
Répondre aux élèves avec des arguments religieux ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur un échange en classe au sujet du mois de Ramadan.

H., professeur d’anglais dans une grande ville, livre page 31 le témoignage suivant : « Je n’aborde pas les questions de laïcité ni de religion avec mes élèves, mais les musulmans ne ratent pas une occasion de dire qu’ils font le ramadan, qu’ils brandissent comme un étendard. Et quand on leur fait observer que cela veut dire ‘comportement irréprochable’, ils ont l’air fort surpris. »

Reprendre les élèves qui revendiquent une pratique religieuse en sous-entendant qu’elle est incompatible avec leur comportement en classe est une atteinte à la laïcité. Il peut arriver que, confronté-es à des perturbations en classe d’élèves se revendiquant de telle ou telle pratique religieuse, des collègues soient tenté-es de les renvoyer à leur contradiction. De telles remarques sont par exemple fréquentes chez des adultes reprenant des élèves qu’ils et elles savent musulman-es en train de mâcher du chewing-gum pendant le Ramadan. Face au caractère répétitif de certaines perturbations, on peut comprendre le désir de varier les recommandations, et, dans le cas qui nous intéresse, de confronter les élèves avec ce qu’on a repéré comme étant une contradiction. Il faut cependant l’éviter.

D’une part, car un représentant de l’État n’a pas à intervenir dans ces pratiques qui relèvent de choix personnels et de l’exercice de la liberté de conscience : un-e enseignant-e ne peut donc se faire le juge de l’orthodoxie religieuse de tel ou tel comportement. D’autre part, car de telles remarques minent la légitimité et l’universalité des règles de l’école républicaine. Laisser entendre que les élèves doivent avoir un comportement irréprochable parce que c’est le mois de Ramadan, c’est faire croire qu’à d’autres périodes, des perturbations de classe par ces mêmes élèves seraient moins graves, ou que des personnes ne pratiquant pas le Ramadan pourraient se permettre plus de bavardages, d’interventions intempestives, etc.

Concernant les élèves, le témoignage ne détaille pas ce qui justifierait l’affirmation selon laquelle « ils brandissent » le Ramadan « comme un étendard ». Rien n’interdit à un-e élève, sous réserve qu’il ou elle respecte les règles de prise de parole, d’évoquer la pratique du jeûne, par exemple pour justifier un devoir non fait ou de la fatigue qui se manifesterait en classe. C’est à l’enseignant-e et aux conseiller-es principaux-les d’éducation d’expliquer que l’école ne peut reconnaître de tels motifs pour justifier ce type de problèmes, notamment quand ils se manifestent de façon répétée.

Actualite :
26 Déc 2017 - La laïcité à l’école bradée pour dix millions d’euros

Le gouvernement vient de prendre dix millions d’euros à l’école publique pour les donner à l’enseignement privé, en majorité confessionnelle. Pourquoi aucun débat public n’a-t-il lieu sur cette disposition ? Quel sens ont les annonces du ministre de l’éducation au sujet de la laïcité alors que le gouvernement la brade en catimini?

Le 7 décembre dernier, un arrêté (voir à ce lien), signé par le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin, annonce un virement de crédits. Vingt millions d’euros d’engagement sont annulés sur la dotation de l’enseignement public du second degré. Sur cette somme, dix millions sont reversés à l’enseignement privé du premier et du second degré.

L’école publique serait-elle si riche qu’il faille à nouveau rogner sur le principe de séparation des églises et de l’État pour qu’on finance ainsi l’enseignement confessionnel ? La réalité est que, même quand les budgets ont comptablement augmenté lors de la dernière décennie, les hausses n’ont jamais couvert l’augmentation démographique. Les réformes (rythmes scolaires, collèges, enseignement prioritaire, lycées…) se sont faites dans le meilleur des cas à moyens constants, la plupart du temps en baissant les moyens.

Passée sous silence par celles et ceux qui défendent une vision dévoyée de la laïcité exclusivement tournée contre l’islam et les usager-es des services publics assigné-es à cette religion, la question des financements publics de l’école privée est pourtant cruciale. Directement liée a à la défense de la laïcité mise à mal par le gouvernement, elle pose immédiatement l’enjeu de l’égalité. Non pas de cette égalité toute abstraite, qu’on invoque en bombant le torse sur un plateau télévisé. Mais bien une égalité concrète, qui se défend, se vit et se pratique au quotidien.

L’école de la République est l’école des inégalités. La Cour des comptes l’a documenté en 2012. En 2015, le défenseur des Droits, saisi par des parents d’élèves de Saint-Denis, a décrit « une rupture du principe (…) d’égalité des usagers devant le service public. » Postes non pourvus, professeur-es non remplacé-es, locaux et matériels vétustes, sureffectifs dans les classes, surveillant-es et agent-es d’entretien en moins, obligations de la médecine scolaire non remplies : dans les territoires abandonnés par la République où nous enseignons, nous ne considérons pas que dix millions d’euros soient un luxe. Surtout s’il s’agit de les reverser à des écoles privées en majorité catholiques qui font payer les familles pour garantir le droit à la scolarité.

La question du financement de l’école privée ne se limite pas à l’État. Il est temps d’avoir un débat national sur les subventions apportées par les collectivités territoriales à l’enseignement confessionnel ou assimilé. Issu de la mouvance de la Manif pour tous, cautionné par Emmanuel Macron qui s’est affiché à ses côtés lors de la présidentielle, ou par le ministre Jean-Michel Blanquer qui avait participé à un de ses colloques en 2016, le réseau Espérance Banlieue est un bon exemple des atteintes à la laïcité dont se rendent responsables les élu-es de ces collectivités. Le conseil régional, d’Ile-de-France présidé par Valérie Pécresse, lui a attribué une subvention de 50 000 euros, alors même qu’il supprime de nombreux postes d’agents d’entretiens dans les lycées publics de la région parisienne, notamment dans le 93 ; en Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez a versé 260 000 euros à cette structure sous influence du catholicisme le plus réactionnaire et au cœur de nombreuses polémiques sur le traitement des enfants et la piètre qualité des enseignements (voir un article de synthèse à ce lien).

Comment peut-on se réclamer des combats laïques et passer sous silence les détournements de l’argent public dont se rendent responsables ces élu-es et le gouvernement ? Face à l’urgence d’un tel débat, le ministre s’est contenté de faire diversion. A quoi bon des « unités laïcité » quand il existe déjà des « référentEs laïcité » ? Quel sens cette mesure a-t-elle quand la politique budgétaire est antilaïque ?

L’autre annonce a concerné les sorties scolaires. Et les propos du ministre, favorable à l’exclusion des mères portant un voile, n’ont pas manqué de réveiller les habituel-les polémistes islamophobes, de l’extrême-droite ou de groupes dits « républicains », qui contribuent, depuis deux décennies, à masquer les inégalités structurelles au sein de l’école, à empêcher tout débat public sur les atteintes réelles à la laïcité – comme l’est le décret du 7 décembre – tout en stigmatisant des mères d’élèves soucieuses de la scolarité de leurs enfants et engagées dans une relation constructive avec l’école de la République. Nous appelons médias, intellectuel-les, professionnel-les de l’éducation et responsables politiques à en finir avec cette fausse laïcité, qui n’est qu’un masque d’un racisme profond dont nous devons toutes et tous prendre la mesure pour le combattre. Nous appelons aussi à un débat centré sur les questions prioritaires de l’école : celle des moyens, des inégalités structurelles de l’école et du financement public de l’école privée.

Anaïs Flores, Paul Guillibert, Jérôme Martin et Florine Leplâtre sont des enseignant-es membres du Cercle des enseignant-es laïques et co-auteur-es du Petit manuel pour une laïcité apaisée (Editions La Découverte ; 2016).

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 26 décembre 2017]

Image : Par Original téléversé par Airodyssey sur Wikipedia anglais. I, Trojan, have uploaded this version. Later versions were uploaded by Tsuite at en.wikipedia. Wikimedia Commons

Actualite :
15 Sep 2017 - Quand un principal de collège fait du respect de la laïcité un signe d’ «islamisme»

Le principal de collège à la retraite Bernard Ravet sort un livre, Principal de collège ou imam de la République ? Il entend alerter sur l’emprise croissante que prendrait un certain islam sur l’école de la Répulique, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. Mise au point sur des propos peu respectueux de la laïcité.

Le principal de collège à la retraite Bernard Ravet sort un livre, Principal de collège ou imam de la République ? Il entend alerter sur l’emprise croissante que prendrait un certain islam sur l’école de la Répulique, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. La journal La Provence publie un entretien avec ce fonctionnaire à la retraite. Après avoir reconnu que le problème central des établissements qu’il a connus est l’inégalité sociale – ce que nous soutenons nous-mêmes et qu’il réaffirmera ensuite, l’ancien principal enchaine approximations, erreurs et détournements de la laïcité, que nous entendons corriger :

– Interrogé sur la « poussée de l’islam dans les collèges », Bernard Ravet explique qu’ « on se retrouve dans une situation comme avant 1905 où l’école devait affirmer sa laïcité ». Or, l’école républicaine avait déjà « affirmé sa laïcité » deux décennies plus tôt. La loi de 1882 avec rendu l’instruction obligatoire et mis fin à l’enseignement religieux dans les établissements. La loi Goblet de 1886 avait laïcisé le personnel de l’Éducation nationale. La loi de 1905 ne fait que poursuivre la laïcisation de la société en mettant fin au régime des cultes reconnus. Par ailleurs, comparer avec l’islam d’aujourd’hui la place et le pouvoir qu’avaient au début du vingtième siècle l’Église catholique et son clergé centralisé, mériterait un peu plus que deux phrases expéditives pour pouvoir convaincre.

– Interrogé sur les signes qui laissent apercevoir une poussée de l’islamisme au collège, Bernad Ravet répond : « Le premier peut être de voir le nombre croissant de gamines arrivant avec un voile sur la tête qu’elles retirent avant de pénétrer dans l’établissement. C’est aussi, en période de ramadan, le nombre d’enfants qui ne mangent plus à la cantine. Et, d’une manière plus générale, tous ces enfants qui refusent de manger parce que la viande n’est pas abattue rituellement. »

Or des « gamines » portant le voile et le retirant avant de pénéter dans l’établissement ne font que respecter le cadre laïque actuel. La loi de 1905 assure la liberté de conscience et n’interdit pas qu’on pratique sa foi de façon visible dans l’espace public. Ces enfants ont donc le droit de porter le voile dans la rue. La loi de 2004 interdit dans l’enceinte scolaire le port de signe par lequel un-e élève pourrait manifester ostensiblement sa religion, et ces élèves ont donc le devoir de retirer leur voile avant de rentrer.

De même, le repect de la liberté de conscience qui est au coeur des lois laïques doit amener à respecter les choix des élèves – par exemple jeûner pendant le ramadan – tant que cela ne perturbe pas le fonctionnement de l’institution.

Enfin, s’il n’est pas laïque de proposer dans les cantines scolaires de la nourriture consacrée et si des choix de menu ne sont pas une obligation légale des collectivités en charge des cantines, l’institution1 recommande des menus de substitution pouvant inclure oeufs, poissons, protéines végétales, notamment pour éviter de manger du porc. Ces menus de substitution, proposés à tous-tes les élèves, recommandés dans le cas du porc et de plus en plus étendus à d’autres situations, permettent aussi de régler la question de la viande consacrée ou les choix végétariens de certaines familles. Que ce chef d’établissement n’ait pas voulu suivre ces recommandations – rien en effet ne l’y oblige – ne signifie pas que ses élèves soient « islamistes » – le principal ni le journaliste ne définiront jamais ce terme.

– Interrogé sur les tensions entre enfants de confessions différentes, Bernard Ravet explique qu’il n’y en a pas. D’une part car les « enfants issus de familles de culture chrétienne » iraient dans le privé. D’autre part car des élèves d’un des collèges où il a exercé ont dit à RFI que « s’il y a [des enfants juifs], ils se cachent ».

Bernard Ravet dispose-t-il d’un fichier d’enfants juif-ves et chrétien-nes, pardon « issus de familles de culture chrétienne » – on attend une définition – pour pourvoir affirmer qu’il n’y en a pas ? Établissait-il un diagnostic sur les tensions entre ces élèves, le niveau de racisme, dont l’antisémitisme, sur la seule base de propos tenus par quelques élèves à la télévision ?

La question est importante. Dans l’extrait de son livre publié par l’Express, Bernard Ravet affirme que c’est à cause de ce reportage qu’il a refusé l’inscription d’un élève dont la famille venait d’Israël pour s’installer en France. Jugeant que son accent le mettait en danger dès que cet enfant aurait répondu à une question sur ses origines, le principal a alors fait tout ce qu’il pouvait pour que cet élève soit inscrit dans une école privée juive, afin de « protéger » l’enfant de l’antismétisme supposé régner au collège.

Si on découvre dans les toilettes d’un collège une inscritption injurieuse envers les personnes handicapées, doit-on refuser les élèves vivant avec un handicap pour les protéger et affirmer que tous les élèves sont handiphobes ou mettre en place les actions pédagogiques appropriées ? Si un élève tient des propos sexistes en cours, faut-il transférer les filles dans une autre classe et dire « tous les gaçons de cette classe sont sexistes », ou bien sanctionner l’élève, lui faire comprendre ses torts et animer par exemple un débat sur le sexisme ? Il est en tout cas étonnant de guider sa politique d’inscription sur l’origine et la religion d’un élève, et sur un constat sur son propre établissement fait à partir d’un simple reportage télé.

– A la question « L’enseignement dispensé est-il contesté », Bernard Ravet répond que « les professeurs de SVT ont des difficutés à aborder les théories évolutionnistes ». Or les « difficultés » ne sont pas de la « contestation ». Le livret de la laïcité, document insitutionnel, rappelle qu’il est de la responsabilité des professeur-es de savoir répondre aux questions suscitées par un objet d’étude, que ces questions soient de nature religieuse ou pas.

Bernard Ravet regrette par ailleurs que pour assurer les séances d’éducation sexuelle, les enseignant-es soient obligé-es de séparer leS filles et les garçons. Or cette pratique n’a rien de systématique, et ne relève pas d’une réponse au phénomène religieux, mais bien aux conséquences des inégalités filles-graçons, de la nécessité de libérer la parole sans être observées chez les filles. La non-mixité des interventionS est parfois pratiquée par le Planning Familial : Bernard Ravet va-t-il les accuser d’ « islamisme » ?

Le principal à la retraite déplore enfin les médecins complaisants qui accordent des certificats aux filles leur permettant de ne pas suivre les cours. Sans justifier, une fois de plus, en quoi cette pratique serait spécifique aux musulmanes, ou aux religions en général.

On ne défend pas la laïcité en accumulant approximations et erreurs sur les textes qui la régissent.

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 15 septembre 2017]

Paul Guilibert, Anaïs Flores, Florine Leplâtre et Jérôme Martin sont membres du Cercle des enseignant-es laïques.

 

Actualite :
12 Oct 2016 - Genre et laïcité: la responsabilité du gouvernement

En refusant de défendre le genre face aux lobbys religieux réactionnaires, le gouvernement s’est rendu responsable d’une triple défaite : de la laïcité, de la science et des luttes contre le sexisme et l’homophobie.

 

Imaginons. Juin 2014 : le gouvernement socialiste annonce le retrait des établissements scolaires de tous les manuels de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT). Ils sont remplacés à la rentrée suivante par des livres ne mentionnant plus l’évolution. Septembre 2016 : le pape s’offusque publiquement des manuels de SVT en France qui parleraient trop d’évolution, déformant les pensées des enfants. La ministre de l’Éducation nationale lui répond qu’il est mal conseillé et que l’évolution n’apparait pas dans les manuels français.

Impossible ?

Ce qui semblerait inimaginable pour les sciences naturelles s’est pourtant produit pour les sciences sociales : le gouvernement socialiste a bien fait retirer les ABCD de l’égalité, ces outils de prévention du sexisme et de l’homophobie fondés sur les études scientifiques sur le genre, en juin 2014 ; et cette semaine, la ministre de l’Éducation nationale a bel et bien donné des garanties au pape que le genre n’était pas mentionné dans nos manuels scolaires.

Le genre, que la ministre et son gouvernement ont refusé de défendre face aux attaques de lobbys religieux réactionnaires, est un concept validé des sciences sociales. Les études sur le genre mettent à jour les processus inégalitaires qui sont à l’œuvre derrière la définition des sexes. Les résultats de ces recherches scientifiques sont donc indispensables pour lutter contre le sexisme, l’homophobie ou la transphobie.

En retirant les ABCD, en censurant le mot « genre » des documents institutionnels et des intitulés de formation, le gouvernement s’est rendu responsable d’une triple défaite : défaite de la laïcité, puisqu’il a laissé un lobby religieux réactionnaire dicter les contenus d’enseignement et les outils pédagogiques utilisés au sein de l’Éducation nationale ; défaite de la science et victoire de l’obscurantisme, puisqu’il a discrédité un concept scientifique ; défaite des droits des femmes et des personnes lesbiennes, gaies, bi et trans, puisqu’il prive l’école et la société d’outils nouveaux, destinés à combattre les préjugés et les violences contre les femmes et les minorités sexuelles.

[Tribune initialement parue sur Médiapart le 12 octobre 2016]

 

Actualite :
8 Sep 2016 - Petits rappels sur la laïcité et le droit des femmes à l’attention de Manuel Valls

Dans son communiqué du 26 août commentant l’ordonnance du Conseil d’État ou sa tribune du 5 septembre répondant à un article du New York Times, c’est au nom du droit des femmes et de la laïcité que Manuel Valls justifie son combat contre certains habits portés par des musulmanes sur les plages. Ces principes n’ont pourtant pas toujours été sa priorité.

C’est ainsi qu’il a transgressé la loi de 1905 en annonçant en avril 2014, depuis le Vatican, en véritable porte-parole du pape, que la France n’ouvrirait pas la Procréation Médicalement Assistée aux couples de femmes, balayant ainsi une revendication des associations féministes et LGBT. C’est ainsi que son gouvernement a, quelques semaines plus tard, sous la pression de groupes catholiques réactionnaires et de quelques familles musulmanes, abandonné les ABCD de l’égalité, ces outils de prévention du sexisme et de l’homophobie, fondés sur le concept scientifique du genre. Sous son mandat, la politique française concernant les droits des femmes et l’éducation a donc été directement dictée par la hiérarchie et des groupes catholiques réactionnaires. Il s’agit, en fait, des pires atteintes faites à la laïcité, et une entrave au combat pour l’égalité hommes-femmes.

Ainsi, à suivre la politique du Premier Ministre, les droits des femmes, la prévention du sexisme ou de l’homophobie et la laïcité pourraient être sacrifiés pour satisfaire des groupes constitués et puissants de catholiques réactionnaires ; mais ces mêmes principes pourraient justifierqu’on empêche quelques femmes musulmanes de se baigner. Il y a là un choix paradoxal de priorités que Manuel Valls n’explique pas, lui qui écrit pourtant ne pas accepter « ceux qui utilisent l’argument de la laïcité pour pointer du doigt les Français musulmans ». « Assumons le débat », enjoint-il dans le titre de son communiqué du 26 août. Assumer ce débat implique que le Premier ministre s’explique sur les variations de son intransigeance à l’égard de la laïcité et des droits des femmes.

Du reste, de quel débat parle le Premier ministre ? Lorsqu’on refuse d’écouter les premier-es concerné-es, qu’on les disqualifie avec des termes vagues, qu’on ne définit pas, créée-t-on les conditions d’un débat ? Quand au sujet même du « débat », le « burkini », il est lui-même biaisé : des femmes verbalisées ces derniers jours ne portaient pas de tenue de cette marque, mais bien de simples vêtements amples, utilisés par d’autres personnes sans que cela ne pose le moindre souci, et un voile qui dissimulait leurs cheveux. C’est donc bien le voile qui est visé. Assumer le débat implique de le poser dans des termes clairs. Correctement formulé, le débat est le suivant : « est-il laïque et féministe d’empêcher des femmes de porter le voile sur la plage ? ».

Tout ici rappelle la décennie qui a précédé la loi de 2004 interdisant le port du signe religieux « ostentatoire » à l’école : des jeunes femmes portant le voile pointées du doigt, des décisions administratives prises par les établissements scolaires les excluant malgré la jurisprudence constante du Conseil d’État qui annulait les exclusions prononcées au seul motif du port du voile, des réactions indignées contre le Conseil d’État, contre les familles et leurs soutiens, accusés de faire le jeu de l’ « islamisme » et de contribuer à une guerre civile, alors qu’ils ne faisaient que défendre leurs droits.

Plus de 10 ans de ce type de « débat » et de matraquage stigmatisant les musulman-es ont contribué à ce que l’ensemble des forces politiques et une large part de la société jugent nécessaire une évolution du cadre laïque. Avec la loi de 2004, le devoir de neutralité qui s’imposait aux locaux et au personnel concerne maintenant les élèves. Cette « nouvelle laïcité » pour reprendre le nom du rapport rendu par François Barouin à Jacques Chirac, et à laquelle s’est ralliée la majorité des parlementaires socialistes qui ont approuvé la loi de 2004, s’opposait aux principes mêmes défendus par Ferry, Briand ou Jaurès. Le texte était censé défendre les droits des femmes et remettre l’islam à sa place, objectifs que vise aussi Manuel Valls.

Qu’y avons-nous gagné ? Et qu’espère gagner l’actuel Premier Ministre, en poursuivant sa croisade, alors même que le Conseil d’État a indiqué qu’elle remettait gravement en cause les libertés fondamentales ?

En matière de droit des femmes, comment peut-on encore croire qu’exclure des jeunes femmes de l’école, hier pour un voile, aujourd’hui pour un bandeau ou une jupe, les émancipera de l’influence patriarcale qu’on se plait à présenter comme l’origine unique de leur tenue ? Qui peut encore refuser la parole des premières concernées quand elles expliquent pourquoi elles s’habillent, ce qui revient à demander à des personnes de se taire pour prouver leur émancipation ? De même, qui peut sérieusement demander à des femmes de ne pas rester sur une plage dans la tenue qu’elles veulent ou peuvent porter dans ce lieu ? Qui peut sérieusement défendre l’idée que les priver de baignade va les libérer ?

En matière de laïcité, hier en 2004 comme aujourd’hui, comment ne pas voir que le traitement spécifique réservé à l’islam et aux musulman-es est un traitement stigmatisant, et par là-même anti-laïque ? À ce titre, le communiqué de Manuel Valls, doit être lu comme complémentaire des positions des maires LR, non comme en opposition.

En matière de vivre-ensemble, enfin, comment des mesures d’exclusion, de l’école ou des plages, pourraient-elles l’assurer ? Manuel Valls, comme beaucoup d’autres, distingue les musulmans des « islamistes politiques ». Or, il ne définit pas cette expression. Peut donc être défini comme « islamistes » tous et toutes les musulmans qui ne rentreraient pas dans ses critères, critères qu’il refuse de définir et de débattre. Cette distinction ne trompe pas : c’est potentiellement toute une population qui est visée par les propos du Premier ministre.

La rentrée scolaire devrait faire oublier, pour celles et ceux qui ne l’ont pas subie en tout cas, la violence qui s’est déchaînée sur les plages tout au long de l’été. Mais tout laisse penser qu’elle se déplacera à nouveau, à l’école, à l’université alors que les cours vont reprendre.

Il est temps d’en finir avec cet usage guerrier et dévoyé de la laïcité, qui ne fait que dissimuler ignorance, peur et haine des musulman-es. Et qui, par ailleurs, dissimule ce qui met à mal notre société, à commencer par l’école : l’aggravation des problèmes sociaux, l’abandon par l’État des quartiers populaires, les inégalités sociales, raciales ou encore de genre. Ces mêmes inégalités de genre que Manuel Valls a refusé de combattre à l’école en abandonnant les ABCD de l’égalité et en trahissant la laïcité.

 

Actualite :
13 Avr 2016 - Valls ne voilera pas son bilan catastrophique

Tout à sa « bataille culturelle et identitaire », plus importante selon lui que l’économie et le chômage, Manuel Valls estime prioritaire l’interdiction du voile à l’université.

 

Au même moment, à l’université Paris VIII, à Saint-Denis, des étudiant-es, dont des jeunes femmes voilées, se mobilisent contre la loi Macron, énième transgression des promesses électorales du PS et menace sur le droit du travail.

Au même moment, des enseignant-es et des parents d’élèves, dont des mères voilées, occupent des écoles primaires et maternelles de Saint-Denis et d’autres villes du 93 pour dénoncer les inégalités de moyens et l’abandon total par l’Etat de leurs enfants, dont la scolarité est sacrifiée.

Au même moment, des militant-es antiracistes, dont des femmes voilées, soutiennent des victimes d’agression islamophobe – à commencer avant tout par les femmes.

Au même moment, toujours à Saint-Denis, des femmes voilées attendent avec leurs enfants des heures et des heures aux urgences de l’hôpital.

Chômage en hausse continue, démantèlement de l’Éducation nationale, des services hospitaliers, du système de santé, augmentation des crimes racistes, antisémites, islamophobes, sexistes et homophobes, soutien à l’évasion fiscale, qui prive la solidarité nationale de ressources essentielles, politiques d’austérités, trahison de l’ensemble des promesses électorales de 2012 : telle est une partie de l’accablant bilan de Manuel Valls et du PS.

Le premier ministre ne désamorcera pas les colères que sa politique engendre avec un nouveau débat sur une laïcité falsifiée. Il n’a aucune leçon de laïcité à donner, lui qui est responsable de la pire atteinte à ce principe. En mars 2004, il a en effet annoncé que la Procréation Médicalement Assistée ne serait pas ouverte aux couples de femmes… depuis le Vatican. Au mépris de la loi de 1905, Valls s’est donc laissé dicter les droits des LGBT par le Pape. Qui peut encore lui accorder le moindre crédit en matière de politique laïque ? En matière de politique tout court ?

[Tribune du Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004 initialement parue sur Mediapart le 13 avril 2016]

Actualite :
5 Avr 2016 - Islam, voile : Elisabeth Badinter sème la division. Elle complique notre rôle d’enseignant-e.

Élisabeth Badinter soutient la ministre Laurence Rossignol. Dans un entretien au « Monde » daté du 2 avril, la philosophe a pris la défense de la ministre socialiste, auteure d’un parallèle entre le voile islamique porté par les femmes et l’esclavage. Elle a appelé par ailleurs au boycott des marques qui se lanceraient dans la « mode islamique ». Des enseignant-es de Seine-Saint-Denis lui répondent.

Élisabeth Badinter a la comparaison historique facile. Le mot « nègre » mis de côté, elle valide aujourd’hui le rapprochement fait par la ministre Laurence Rossignol entre les femmes qui choisissent de porter le voile et des esclaves prétendument consentant-es.

Déjà en 1989, lors de la première « affaire du foulard islamique » à Creil, quand le ministre de l’Éducation Lionel Jospin demandait au Conseil d’État un avis juridique sur l’exclusion de collégiennes voilées, Élisabeth Badinter hurlait avec d’autres à la lâcheté politique en parlant de « Munich de la République » [1].

De tels propos compliquent notre rôle

L’allusion aux Accords de Munich revenait à comparer ces adolescentes et leur famille à des nazis prêts à envahir l’Europe.

Nazies ou complices consentantes d’un crime de masse raciste : voici la représentation que depuis 30 ans, des « philosophes » et des responsables politiques donnent des femmes voilées qui refusent l’invisibilité publique.

Ces personnalités insultent au passage la mémoire des victimes de deux crimes contre l’humanité et en relativisent la gravité. Par de telles outrances, prononcées publiquement, elles compliquent notre rôle quand nous abordons l’esclavage et le nazisme avec nos élèves, dans les cours d’histoire, de littérature, de philosophie, d’éducation civique, de langues, d’histoire des arts.

Nous abordons ces questions dans leur complexité : la recherche des causes et le respect des victimes, la singularité de chaque événement et leur inscription dans une histoire longue, le regard souvent distancié qu’impose la recherche historique et le jugement moral, politique, que les témoins, ou la postérité, ont imposé.

Elle fait preuve d’une étonnante légèreté

Parmi les questions les plus délicates, la question du sens à donner aujourd’hui à de tels crimes et des interprétations différentes est sans doute la plus complexe.

Cette complexité vole en éclats sous le coup des outrances d’Élisabeth Badinter et de ses paires : le nazisme et l’esclavage ne sont plus que des prétextes à disqualifier la parole de personnes avec qui on est en désaccord.

Doit-on indiquer ici que nous prévenons nos élèves contre la violence de tels procédés quand ils et elles en abusent en classe ? Doit-on signaler que la légèreté avec laquelle la polémiste ou la ministre recourent à ces crimes pour disqualifier la parole de personnes déjà minorées socialement nous met en colère ?

Élisabeth Badinter n’est pas une enseignante de Seine-Saint-Denis. De nous, de l’Éducation nationale, elle dit qu’elle s’est « affaissée ». Elle fait partie d’une « élite républicaine » qui elle n’est pas affaissée. Voyons donc la différence entre l’élite et l’affaissement que nous sommes à ses yeux.

Une actionnaire de l’agence Publicis

Là où nous apprenons à nos élèves l’exigence légitime à apporter une justification à des assertions, elle assène, sans preuve aucune, que le port du voile, de plus en plus visible en France, serait le signe exclusif d’une empreinte croissante des islamistes / intégristes / djihadistes / salafistes.

Pourtant : entretiens avec des femmes voilées, études sociologiques, témoignages, tout montre la diversité des raisons qui amènent des femmes à porter le voile. Que la contrainte en fasse partie est indéniable, qu’elle ne soit pas la seule aussi. Contrairement à des élèves, une élite républicaine n’a pas à se justifier de propos qui versent dans la généralisation abusive, même les plus incongrus. Ce serait s’affaisser.

Là où nous apprenons à nos élèves que les actes doivent suivre les paroles, nous constatons qu’Élisabeth Badinter, toute à ses leçons de féminisme, continue d’être l’actionnaire principale de Publicis. Or, comme l’avait déjà signalé une journaliste de Rue89 le 11 février 2010, ou comme le montrait « Arrêt sur images » le 13 février 2010, cette agence publicitaire relaie parfois des messages sexistes.

Comble de l’ironie, « Challenge » informe que l’agence vient de signer un contrat avec l’Arabie Saoudite pour redorer l’image du régime auprès de la France. Nous avons hâte de voir ce que Publicis proposera sur les droit des femmes, et la part de bénéfices que Badinter touchera sur ce contrat. L’élite républicaine ne saurait être hypocrite, ce serait s’affaisser.

Une application des lois à géométrie variable

Là où nous apprenons à nos élèves à analyser rigoureusement des propos avec lesquels ils et elles sont en désaccord, Élisabeth Badinter oppose le mensonge à celles et ceux qui font valoir son islamophobie.

Selon elle en effet, seraient injustement accusées d’islamophobie les personnes qui auraient le courage, comme elle, de dire : « Nous voulons que les lois de la République s’appliquent à tous et d’abord à toutes ».

Mais si Élisabeth Badinter est accusée d’islamophobie, ce n’est pas parce qu’elle voudrait faire appliquer les lois à tout le monde ; c’est précisément parce qu’elle refuse le bénéfice de certaines lois, et de certains principes constitutionnels, à toute une partie de la population, en raison de leur religion réelle ou supposée.

Car qui refuse aux femmes voilées l’application de l’article 1 de la loi de 1905 (« La République assure la liberté de conscience ») ? Qui ne cesse de stigmatiser et réduire au silence les musulman-es au mépris de la Constitution (« Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ») et du principe de liberté d’expression ?

Mais une élite républicaine n’a pas à se justifier sur son rapport, disons, saugrenu, à la réalité historique et juridique. Ce serait s’affaisser.

La recherche d’un bouc émissaire

S’affaisser ? Selon Elisabeth Badinter, « l’Éducation nationale s’est affaissée, sous le coup des idéologues qui, là encore et toujours au nom de la différence culturelle et de la tolérance, ont enfermé ces jeunes dans leur ghetto ». Ce serait donc au nom de la « tolérance » que les inégalités de territoires, notamment en matière scolaire, existeraient.

Les inégalités entretenues par l’État, notamment en matière d’investissement, de subventions, de moyens humains, pourtant largement décrites par les syndicats enseignants, la Cour des comptes ou le Défenseur des droits ne compteraient pour rien.

Et le racisme, comme le sexisme, qui structurent l’institution en matière de d’orientation ne compteraient pour rien. Seul-es les antiracistes sont responsables.

On comprend pourquoi Manuel Valls a soutenu cette interview d’Élisabeth Badinter. Là où toutes les preuves condamnent les politiques économiques et sociales des quinze dernières années, qui ont considérablement augmenté les inégalités de territoire au sein de l’Éducation nationale, la polémiste, elle, tient des « idéologues » antiracistes pour seul-es responsables de cette situation.

C’est bien là le rôle de « l’élite républicaine » : servir de caution à l’État, semer la division au sein des citoyen-nes, trouver un bouc émissaire aux catastrophes sociales provoquées par des décennies de politiques inégalitaires, perpétuer une politique raciste et sexiste au sein de l’Éducation nationale en pervertissant les luttes féministes et antiracistes.

>> Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre et Jérôme Martin sont enseignantEs, membres du CEAL (Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004)

Tribune initialement parue sur le Plus de l’Obs le 5 avril 2016.