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Droits et devoirs des personnels

Pratique :
Que veut dire « distinguer savoir et croire » ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur une confusion courante au sujet de la laïcité et de l’enseignement des sciences.

Pages 37 et 38, D., retraité de l’Éducation nationale, s’en prend au « fameux livret laïcité, sous l’égide de Mme Vallaud-Belkacem. » distribué aux personnels à l’automne 2015. Il en cite la page 17 : « Éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques (SVT, Physique-Chimie, etc.) il est essentiel de refuser d’établir une supériorité de l’un sur l’autre comme de les mettre à égalité. » D. en conclut : « La science et la religion à égalité et l’enseignant ferme sa gueule. »

Le témoignage n’explique pas en quoi la science et la religion seraient à égalité du fait de ces recommandations. La citation que D. reprend dit exactement l’inverse en affirmant qu’il est « essentiel de refuser […] de les mettre à égalité. » A la page 3 du livret, la ministre de l’époque rappelait d’ailleurs la nécessité de distinguer la croyance du savoir. L’absence de travail journalistique empêche de comprendre ce qui ressemble à une grossière erreur de D.

De la même façon, le professeur n’est pas enjoint au silence. Au contraire, la même page 17 précise bien les devoirs qui nous incombent : « Les enseignants doivent être en mesure de répondre à des objections même lorsque celles-ci sont de nature religieuse. […] Relever et traiter les objections des élèves, de quelque nature qu’elles soient, relève de la pédagogie ordinaire. Sans se risquer à la comparaison des discours scientifiques et religieux, il est tout à fait possible de déconstruire l’argument d’un élève comme on le ferait de n’importe quelle objection. Enseigner, c’est aussi savoir instaurer un dialogue avec ses élèves à l’intérieur de la classe. » Les devoirs d’un-e enseignant-e sont donc bien rappelés, et ils ne sont en rien une règle du silence face à des objections, de nature religieuse ou non.

Vouloir affirmer la supériorité de la science sur une croyance, c’est avant tout une erreur épistémologique et pédagogique. On ne peut comparer que ce qui est comparable. C’est précisément parce qu’un-e enseignant-e doit amener les élèves à distinguer savoir et croire que la comparaison ou la confrontation entre croyance religieuse et savoir scientifique doit être évitée. C’est bien parce qu’une théorie n’est scientifique qu’à condition d’être « falsifiable », de pouvoir être testée et contredite empiriquement qu’elle ne s’oppose pas à la croyance. Comment faire comprendre que science et religion n’ont rien à voir si on impose aux élèves, enfants ou adolescent-es en construction, une hiérarchie entre les deux au nom du « vrai » ?

Lors de sortie du livret, Marianne avait publié un billet rempli d’erreurs que nous avions à l’époque corrigées. Libération a aussi fait ce travail de vérification. Nous avons proposé des recommandations pratiques pour l’enseignement des sciences, ainsi qu’ un témoignage sur des objections religieuses d’élèves.

Pratique :
La laïcité est-elle la promotion de l’athéisme ou de l’anticléricalisme ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur la confusion entre laïcité, athéismé et anticléricalisme.

Page 8 , S., professeur de physique-chimie depuis vingt-huit ans, déplore le fait qu’il n’aurait plus « le droit de dire que l’Islam, comme le judaïsme, comme le christianisme, sont des religions qu’[il]aimerai[t] voir s’éteindre dans quelques siècles, que la religion est un frein au savoir, un frein à l’humanisme, un frein ‘au vivre-ensemble’ ».

Notons déjà plusieurs erreurs factuelles ou approximations. D’une part, il suffit d’ouvrir un journal, d’allumer sa télévision ou sa radio pour se rendre compte que la critique de l’Islam est une pratique quotidienne, encouragée par de nombreuses personnalités publiques. En février 2016, le site Contre-Attaque(s) diffusait une vidéo le prouvant. Montage de Unes consacrées à l’Islam, elle démontre que les propos de S. sont tout simplement faux.

Par ailleurs, affirmer que la religion serait « un frein au savoir » renvoie implicitement à des exemples célèbres comme Galilée ou Darwin, mais nie le fait que Pascal, Newton, Leibniz pour ne citer qu’eux, ont pu produire des discours scientifiques sur les probabilités, la gravité ou le calcul infinitésimal sans renoncer à leur conviction religieuse, dont ils ont publiquement fait état. Si chacun-e a le droit de critiquer la religion, il a le devoir, surtout quand il est enseignant, de le faire avec rigueur.

On reconnaitra dans le témoignage de S. une position athée et anticléricale, c’est-à-dire une conviction philosophique et politique. Il a parfaitement le droit d’exprimer cette conviction, par exemple en salle des professeur-es, droit qui est précisément conféré par la laïcité, mais certainement pas dans l’exercice de ses fonctions, face à ses élèves. La neutralité de l’État, et donc, à l’école, la neutralité des programmes, des lieux et des personnels, s’imposent aux enseignant-es. La critique des religions n’est d’ailleurs prohibée ni par le droit, ni par les programmes, ni par la pratique – comme l’atteste nombre de témoignages de ce numéro de Charlie Hebdo.

De ce point de vue, une coquille de l’auteur mérite qu’on s’y arrête puisqu’elle indique sa méconnaissance de la laïcité : « Maintenant, être laïc [sic], c’est s’interdire de critiquer les religions sous couvert de tolérance ». Notons d’emblée que la filiation entre tolérance et laïcité a maintes fois été rappelée par les historien.ne.s de la laïcité. Surtout, l’adjectif « laïc » désigne le fidèle d’une religion qui n’a pas de fonction ecclésiale, par opposition au « laïque » qui respecte la laïcité, c’est-à-dire la liberté de conscience de toutes et de tous. En d’autres termes, il est parfaitement légitime de critiquer les religions, mais la liberté de la critique s’arrête là où commence le droit pour chacun et chacune de croire et d’exprimer sa croyance.

Pratique :
Charlie Hebdo et le racisme gastronomique

A plusieurs reprises, le choix du magazine de publier dans son hors-série des témoignages anonymes, décontextualisés et sans confrontation de point de vue l’amène à relayer des propos ouvertement racistes. En voici un  exemple avec une affirmation sur les goûts des élèves musulman-es.

Page 31, H. professeur d’anglais dans une grande ville, affirme en conclusion d’un témoignage sur ses difficultés à aborder certains sujets culinaires avec ses élèves, avoir en face de lui « des petits êtres qui sont conditionnés au rejet de tout ce qui n’est pas halal, ce qui veut dire qu’ils n’accepteront jamais la nourriture de leur pays d’accueil, et qu’ils passeront leur vie dans leur bulle musulmane. »

Le racisme islamophobe de la fin de ce témoignage doit être signalé et condamné. En assimilant religion et nationalité, en faisant de la France un « pays d’accueil » des élèves et de leur famille, H. considère que les musulman-es ne sont pas français-es. En publiant telle quelle cette partie du témoignage, sans recul critique ou travail éditorial, Charlie Hebdo cautionne et banalise le discours tenu notamment par le Front national, Les Républicains, Renaud Camus, Eric Zemmour, etc.

Faire de la conformité à la gastronomie supposée française ou anglaise une condition d’accès à une nationalité effective, est certes risible : faudra-t-il signer une déclaration sur l’honneur certifiant qu’on aime la choucroute, la bouillabaisse, les encornets à la rouille et le pot-au-feu pour être reconnu-e français-e ? Mais ce ridicule n’enlève rien au fait que H. véhicule des préjugés racistes. Comment s’étonner que plusieurs enseignant-es dans ce même hors-série se plaignent d’élèves opposant à la nationalité française leur religion (voir par exemple le haut de la page 32) quand on lit un collègue tenir exactement ce discours et Charlie Hebdo le cautionner ?

Pense-t-on par ailleurs que des musulman-es ayant une famille originaire de Côte d’Ivoire, du Pakistan ou de Tunisie mangent la même chose parce qu’ils partagent la même religion? La seule « bulle » que l’on perçoit ici n’est pas « musulmane » : elle est ethnocentriste, et est le fait d’un enseignant.

Pratique :
Le Grand Remplacement par la saucisse ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur un repas de fin d’année entre collègues.

Page 38, S. , professeur d’histoire-géo et d’EMC en Seine-Saint-Denis, dresse la liste de ce qu’il désigne comme atteintes à la laïcité et qu’il a constatées dans le collège où il enseigne. Le deuxième « exemple concret » est : «  un buffet festif de l’équipe pédagogique dans le collège ; il y a une partie bien délimitée de produits halal pour ceux qui sont musulmans et qui ont payé leur cotisation à l’amicale (ils ont bien le droit de manger aussi, non?). Quant au BB, c’est merguez halal pour tout le monde (c’est plus simple!). » Le témoignage est publié dans la section « Tout est foutu ou presque » du numéro.

Or, rien dans ce qui est raconté ne porte atteinte à la laïcité. Un buffet festif au sein de l’équipe pédagogique est un moment de convivialité qui n’est pas encadré par les mêmes règles que le temps scolaire. Afin que le plaisir soit partagé, il est indispensable d’anticiper un minimum les contraintes des un-es et des autres pour que personne ne se sente exclue du repas : contraintes religieuses, de santé, de goût, etc.

L’école publique n’a pas à proposer de la nourriture consacrée à la cantine. Mais rien n’empêche des collègues partageant un repas festif de prévoir des plats que des collègues musulman-es pourront manger. La nette délimitation des plats halal a l’avantage pratique de permettre aux personnes non concernées de ne pas prendre cette nourriture. Elle ne revêt en rien un caractère d’exclusion.

Le fait que toutes les merguez soient halal semble effectivement plus simple en matière de courses. Le problème que cela pose est moins celui de la laïcité, que de la diversité des goûts : celles et ceux qui ne mangent pas de merguez se voient-ils proposer des alternatives ?

Au lieu de se faire, sans doute inconsciemment, le Renaud Camus des repas de prof, on conseillera à S. de participer à l’élaboration du repas en proposant d’apporter les menus qui lui plaisent et de contribuer ainsi à la diversité des plats proposés, garantie d’un moment de convivialité réussi.