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Enseignement de la laïcité

Actualite :
16 Juil 2018 - Des réponses pratiques au hors-série « Laïcité » de Charlie Hebdo

Charlie Hebdo a diffusé en avril 2018 un hors-série intitulé « Profs. Les sacrifiés de la laïcité ». Le numéro repose sur un appel à témoignages lancé par le magazine. Soixante d’entre eux sont publiés de façon anonyme, sans mise en perspective, à peine catégorisés, sans argumentation sur le choix et la sélection.

Dans leurs anecdotes, les auteur-es ont mis en avant ce qu’ils ou elles considèrent être des atteintes à la laïcité au sein de l’école, ou, comme l’explique Gérard Biard dans l’éditorial, des atteintes « à sa mission d’apprentissage de la vie et de la citoyenneté. »

L’absence de hiérarchisation des problèmes rapportés entretient un registre anxiogène propre aux discours déclinistes et réactionnaires. La section intitulée « Tout est foutu ou presque » contient deux anecdotes dédiées à des questions de tout petits sur… des bonbons au goûter. Un même témoignage peut enchainer de simples perturbations de classe (un chahut quand il est question de porc en cours de langue) et des propos d’élèves pouvant relever de l’apologie du terrorisme.

Beaucoup de ces anecdotes n’ont pas été vérifiées. Des accusations graves sont ainsi portées à longueur de page contre l’institution ou des professeur-es, sans aucun approfondissement ou enquête possibles. Des récits relaient des idées fausses sur la laïcité ou les religions. C’est ainsi que l’hebdomadaire satirique publie pages 13 et 14 un témoignage d’un collègue qui se trompe sur le calcul des dates des fêtes musulmanes. Ce professeur s’offusque que des élèves demandent à s’absenter un jour d’examen coïncidant avec l’Aïd. Or c’est un droit que leur garantit la circulaire d’application de loi de 2004.

Une enseignante regrette page 8 du magazine l’absence de formation ou de ressources institutionnelles pour assurer l’enseignement moral et civique (EMC). Or c’est un des thèmes qui est le plus traité dans les plans de formation et les sites institutionnels regorgent de documentations et d’idées d’activités sur le sujet. Certains témoignages ne reposent que sur des fantasmes. C’est le cas d’une anecdote livrée par une collègue stagiaire en maternelle, à qui une enseignante aurait dit en formation qu’elle avait eu de la chance de ne pas avoir de parents musulmans pour se plaindre d’avoir lu les Trois petits cochons à sa classe.

Le choix éditorial opéré par Charlie Hebdo ne peut donner qu’une vision tronquée et biaisée de la façon dont le principe de laïcité se vit à l’école aujourd’hui.

C’est parfois une vision raciste qui est relayée, en contradiction avec les valeurs défendues dans l’éditorial ou par certains témoignages. On peut ainsi lire page 31 un collègue faire des musulman-es des citoyen-nes étranger-es qui « n’accepteront jamais la nourriture de leur pays d’accueil, et passeront leur vie dans leur bulle musulmane. » Quelques pages plus tôt, un enseignant s’offusque que ses élèves se définissent comme « musulman-es » et non comme français-es. Mais comment s’en étonner quand Charlie Hebdo relaie lui-même cette idée ?

Plusieurs anecdotes renvoient à une vision raciste, comme un témoignage sur des élèves rroms accusés d’être privilégiés par les collègues et l’institution en raison de leur origine, alors que l’ONU comme le Défenseur des droits ont montré à quel point les rroms étaient rejetés de l’école. C’est encore le cas d’un témoignage qui pose les jeunes musulmans comme responsables des incendies de voitures.

Au-delà de ce racisme que le magazine n’a aucun scrupule à relayer, les témoignages sont bien souvent marqués par un discours à la fois décliniste (sur la perte des valeurs et la perte d’autorité de l’école) et réactionnaire, associant pédagogie et démagogie. Est-ce la nouvelle ligne éditoriale de Charlie Hebdo ? Tout cela n’est-il pas bien éloigné des idéaux libertaires dont ce journal se voulait être l’un des porte-paroles?

Non seulement la rédaction a choisi de ne pas vérifier les témoignages, de ne pas les confronter, de ne pas filtrer les jugements racistes, mais elle a laissé les collègues sans réponse pratique ou presque, les abandonnant à leur désarroi. Une très brève section met en avant des actions positives, un témoignage final d’une association évoque des interventions fructueuses auprès d’élèves, mais ces passages ne répondent pas au gros des problèmes posés dans le reste du numéro.

Nous avons comblé cette lacune en apportant à une vingtaine d’anecdotes une réponse pratique aussi circonstanciée que le permettent le choix de l’anonymat et l’absence de travail journalistique sur ces récits. Enseignant-es de l’éducation prioritaire, nous avons fondé le Cercle des enseignant-es laïques afin de fournir les ressources nécessaires pour vivre et enseigner une laïcité apaisée.

Nous avons repris la méthode initiée dans la partie « Pratiques » de notre Petit manuel pour une laïcité apaisée (co-écrit avec Jean Baubérot et sorti en 2016 aux éditions La Découverte) : rappeler le cadrage institutionnel, donner des pistes pour anticiper le problème, dédramatiser la situation (par exemple en montrant quand c’est le cas qu’elle n’est pas spécifiquement liée à la laïcité, mais à un problème plus général de l’école) et proposer des solutions pratiques.

Charlie Hebdo fait le choix de laisser des enseignant-es soitdans l’erreur, même quand leur vision faussée de la laïcité les amène à des discours racistes ; soitsans réponse face à des situations qui les stressent. Nous choisissons d’apporter des réponses simples, basées sur le cadre juridique et institutionnel précis, ainsi que sur notre expérience.

En apaisant les débats sur la laïcité, nous entendons permettre que soient posés les enjeux prioritaires de l’école, à commencer par la baisse des moyens, les inégalités ancrées dans le système scolaire ou l’impossibilité d’avoir des débats sereins sur la pédagogie. Autant de priorités masquées par une vision falsifiée et anxiogène de la laïcité, qu’il est temps de dépasser.

 

Pratique :
Que répondre aux questions d’élèves sur la composition d’un bonbon ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur la composition des bonbons donnés aux enfants.

C’est dans la section « Tout est foutu ou presque » que Charlie Hebdo décide de livrer deux anecdotes concernant des bonbons distribués aux élèves. L’heure est donc grave.

Page 30, E., éducateur sportif, raconte : « Remise des prix…Les sachets de bonbons H… arrivent directement à la poubelle. En cause, la crainte du porc ! Une petite fille de 5 ans me demandait : ‘Le bonbon est halal ?’ On ne cherche pas à comprendre : c’est poubelle ou en cachette dans les douches des vestiaires… » On ne saura pas si la petite fille mange les bonbons en cachette, ou s’en débarrasse.

Quoiqu’il en soit, si elle pose une question, c’est bien qu’elle « cherche à comprendre », contrairement à ce qu’affirme E. qui ne nous dit pas ce qu’il lui a répondu. Et si elle le jette ou si elle le mange en cachette dans les douches des vestiaires (deux attitudes contradictoires sur lesquelles E. ne nous renseigne pas), c’est bien qu’elle a finalement compris qu’il y avait de la gélatine du porc, ou si tel n’est pas le cas, que le refus éventuel de l’éducateur de répondre ne l’a pas satisfaite. On peut s’étonner par ailleurs du vocabulaire utilisé : la « crainte » du porc, ce qui renvoie la décision de ne pas manger de porc à une peur.

On retrouve la même mépris pour le questionnement des élèves dans le témoignage de M., institutrice en CP : « Depuis six ou huit ans, les élèves, même en CP, demandent si les bonbons que je distribue pendant les goûters d’anniversaire ou les fêtes de l’école sont à la gélatine de porc et ne s’occupent pas de religion, et en général, comme ils ne comprennent pas la réponse mais adorent les bonbons, ils en prennent. »

Même si la situation est celle d’un goûter, est-ce vraiment enseigner les valeurs républicaines et respecter les missions de l’école laïque que de ruser avec des enfants en exploitant leur ignorance d’un concept auquel on est censé commencer à les former ? Faut-il vraiment les inciter à consommer des sucreries, déconseillés par les recommandations officielles données par l’Éducation nationale en matière d’éducation à l’alimentation ?

Il ne s’agit pas de restreindre le plaisir d’un goûter, mais bien de se poser les bonnes questions. Pourquoi, au lieu de mépriser la parole des enfants comme nous y invitent ces deux témoignages, ne pas prendre au sérieux leur souci de connaître la composition d’un produit pour l’appliquer à des enjeux qui sortent de la religion ? Par exemple en répondant aux questions posées dans les témoignages par une réponse adaptées à l’âge des enfants, dont la trame pourrait être : « Oui il y a de la gélatine de porc (ou non, il n’y en a pas). Mais tu me parles d’une interdiction qui concerne ta religion, et que l’école n’a pas forcément1 à prendre en compte. Évidemment, comme l’école ne se mêle pas de religion, tu as le droit de manger ce bonbon ou de ne pas le manger. Par ailleurs, il y a d’autres éléments dans ce bonbon qu’on peut regarder et sur lesquels on doit discuter, comme par exemple sa composition en sucre. »

La curiosité née d’une règle religieuse peut ainsi être déviée vers un sujet que l’école laïque peut et doit traiter dans le cadre de l’éducation au goût et aux enjeux nutritionnels dont on peut prendre connaissance à cette page du site Eduscol.

1 Rien n’empêche de reprendre les recommandations institutionnels donnés au sujet de la cantine et de les adapter à la situation d’un goûter, même si des questions logistiques peuvent freiner ces principes : les cantines ne doivent pas fournir de nourriture consacrée, mais peuvent fournir des alternatives permettant de respecter un interdit, comme un menu de substitution au porc.

Pratique :
Répondre aux élèves avec des arguments religieux ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur un échange en classe au sujet du mois de Ramadan.

H., professeur d’anglais dans une grande ville, livre page 31 le témoignage suivant : « Je n’aborde pas les questions de laïcité ni de religion avec mes élèves, mais les musulmans ne ratent pas une occasion de dire qu’ils font le ramadan, qu’ils brandissent comme un étendard. Et quand on leur fait observer que cela veut dire ‘comportement irréprochable’, ils ont l’air fort surpris. »

Reprendre les élèves qui revendiquent une pratique religieuse en sous-entendant qu’elle est incompatible avec leur comportement en classe est une atteinte à la laïcité. Il peut arriver que, confronté-es à des perturbations en classe d’élèves se revendiquant de telle ou telle pratique religieuse, des collègues soient tenté-es de les renvoyer à leur contradiction. De telles remarques sont par exemple fréquentes chez des adultes reprenant des élèves qu’ils et elles savent musulman-es en train de mâcher du chewing-gum pendant le Ramadan. Face au caractère répétitif de certaines perturbations, on peut comprendre le désir de varier les recommandations, et, dans le cas qui nous intéresse, de confronter les élèves avec ce qu’on a repéré comme étant une contradiction. Il faut cependant l’éviter.

D’une part, car un représentant de l’État n’a pas à intervenir dans ces pratiques qui relèvent de choix personnels et de l’exercice de la liberté de conscience : un-e enseignant-e ne peut donc se faire le juge de l’orthodoxie religieuse de tel ou tel comportement. D’autre part, car de telles remarques minent la légitimité et l’universalité des règles de l’école républicaine. Laisser entendre que les élèves doivent avoir un comportement irréprochable parce que c’est le mois de Ramadan, c’est faire croire qu’à d’autres périodes, des perturbations de classe par ces mêmes élèves seraient moins graves, ou que des personnes ne pratiquant pas le Ramadan pourraient se permettre plus de bavardages, d’interventions intempestives, etc.

Concernant les élèves, le témoignage ne détaille pas ce qui justifierait l’affirmation selon laquelle « ils brandissent » le Ramadan « comme un étendard ». Rien n’interdit à un-e élève, sous réserve qu’il ou elle respecte les règles de prise de parole, d’évoquer la pratique du jeûne, par exemple pour justifier un devoir non fait ou de la fatigue qui se manifesterait en classe. C’est à l’enseignant-e et aux conseiller-es principaux-les d’éducation d’expliquer que l’école ne peut reconnaître de tels motifs pour justifier ce type de problèmes, notamment quand ils se manifestent de façon répétée.

Pratique :
Aucune formation pour l’enseignement moral et civique (EMC) ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur la formation initiale ou continue concernant la laïcité et l’EMC.

V. est professeure d’histoire géographie et d’EMC dans un collège des Hauts de Seine, et nous fait part page 8 de son impuissance à enseigner l’EMC – « éducation morale et civique » selon Charlie Hebdo, « enseignement moral et civique » en réalité. Son impuissance vient du fait, nous explique-t-elle, que cela ne lui a « jamais été enseigné » au cours de son « cursus universitaire », mais lui est « tombé dessus dès les premières heures » de sa carrière. S’ensuit une longue tirade : il n’y aurait « pas de manuels, ni de fiches pédagogiques » et V. se retrouverait « sans stage de formation proposé par l’institution. »

En effet, l’enseignement moral et civique n’est pas une discipline universitaire. En revanche, que V. n’en ait pas du tout entendu parler au cours de son cursus universitaire est pour le moins étonnant, dans la mesure où la maîtrise des programmes d’EMC est un attendu d’un des oraux d’admission du CAPES d’histoire-géographie. Par ailleurs, beaucoup des notions à maîtriser et des enjeux à transmettre en EMC – V. évoque « les droits, la citoyenneté, la laïcité, la justice et la démocratie» – sont abordés dans les cursus d’histoire et de sciences humaines en général.

Au delà du parcours initial de V., c’est surtout l’abandon par l’institution de l’enseignant.e en activité que Charlie Hebdo met en scène à travers ce témoignage. L’institution serait démissionnaire face aux atteintes supposées à la laïcité, supposément absente de la formation des enseignant.e.s.

Or, parce que les « valeurs républicaines », et parmi elles, la laïcité, sont des enjeux idéologiques forts aujourd’hui, l’institution leur accorde au contraire une grande place – parfois pour de mauvaises raisons, politiciennes notamment. Eduscol et de nombreux sites internet institutionnels regorgent de ressources pédagogiques concernant la laïcité et l’EMC en général. La plupart des éditeurs de manuels scolaires se sont fendus d’un manuel sur l’EMC et ce pour les différents niveaux et filières. Le site du Réseau Canopé de création et d’accompagnement pédagogique propose également un certain nombre de publications sur ces questions, et un récent numéro de la Documentation photographique est sorti sur la laïcité. Un dossier existe également sur le site de la documentation française.

Par ailleurs, de nombreuses formations sont proposées au parcours annuel de formation chaque année (programme de formation continue), sur la laïcité et d’autres notions au programme d’EMC dans la plupart des académies. Si par extraordinaire tel n’était pas le cas dans l’académie de V., elle pourrait alors se reporter sur des formations en ligne disponibles sur la plateforme de formation continue Magistère (deux sont disponibles sur la laïcité).

On peut évidemment reprocher à notre institution la qualité parfois variable des formations qu’elle propose, et l’insuffisance de la formation initiale et continue, liée au manque de plus en plus criant de personnels dans les ESPE. Mais les formations sur les questions d’enseignement moral et civique ne sont très clairement pas celles qui manquent. Par ailleurs, si l’institution prend en charge ces questions dans la formation, sans doute faut-il s’interroger sur l’angle idéologique qu’elle choisit dans le contenu des formations. Le sentiment d’abandon de la collègue ne vient peut-être pas de ce que l’institution ne fait rien, mais qu’elle ne fait pas ce que la collègue, ou Charlie Hebdo attendent : la guerre contre la religion à l’école. Or, tel n’est pas le sens du projet laïque, qui porte en lui la liberté de croire (ou de ne pas croire).

Ressource :
« Pédagogie de la laïcité », A. Bidar, 2012

Couverture du document

Ce document institutionnel du Ministère, rédigé sous l’autorité du Haut Conseil à l’intégration, est à prendre avec précaution tant il insiste sur une vision restreinte de la laïcité et se refuse à mettre en place une lecture pluraliste et contradictoire de la notion. Concernant par exemple la section consacrée au Centre de documentation et d’information (CDI) des établissements, l’auteur se focalise sur le rôle de sélection des sources, certes indispensable, mais passe sous silence la nécessité d’éduquer à l’esprit critique. Le document reste néanmoins utile pour certaines situations comme les questions liées à la cantine et comme synthèse de ressources existantes.

Références

Abdennour Bidar (Mission pédagogie de la laïcité au ministère de l’Éducation nationale), Pour une pédagogie de la laïcité à l’école, Paris, La Documentation française, 2012.

Où le trouver ?

Le document est disponible à ce lien.