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Financement de l’école privée

Pratique :
Défendre la laïcité sans parler du dualisme scolaire ?

Nous apportons des réponses pratiques ou des éclairages aux témoignages publiés dans un hors-série de Charlie Hebdo. Dans cet article, retour sur un grand absent du dossier : l’école privée.

Page 34, professeur en BTS dans un lycée privé en Ile-de-France, E. livre un long témoignage dont nous analyserons plusieurs aspects dans des articles séparés.

Le fait qu’il travaille lui-même dans un lycée privé n’est pas posé comme un problème en matière de laïcité. Le dualisme scolaire n’est pas abordé par le hors-série de Charlie Hebdo, ni dans l’éditorial de Gérard Biard, ni dans « l’enquête » qui ouvre le dossier. Il est vrai que le dualisme scolaire est autorisé dans le cadre laïque existant. Il n’en est pas moins resté pendant longtemps au centre des polémiques, et une partie de ce témoignage, avec un peu de travail éditorial, aurait pu poser des questions intéressantes à cet égard.

On apprend que E. est très heureux dans ce lycée et qu’il s’estime privilégié d’y travailler. Lui qui a eu parmi ses étudiant-es deux otages de l’Hyper Casher, dont une des victimes tuées, présente son lycée comme un « établissement juif, identitaire mais non religieux, et mixte ». Cette désignation surprenante est ainsi précisée : « C’est-à-dire qu’il suit le calendrier des fêtes juives en termes de vacances et de fêtes, de nourriture casher à la cantine, et qu’il accueille des professeurs et étudiants qui ne sont pas juifs ».

En novembre dernier, un article du Figaro Magazine (réservé aux abonné-es et disponible à ce lien) décrivait des établissements privés juifs élitistes de façon nuancée. Selon cet article, « la communauté estime qu’un tiers des enfants juifs sont scolarisés dans une école juive, un tiers dans une école catholique, un tiers dans une école publique. Si, en 1945, seuls 400 élèves étaient scolarisés dans une école juive, ils sont passés à 30 000 en 2008. Un accroissement lié à l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord, plus religieux. La montée de l’antisémitisme dans les années 2000 a aussi joué un rôle. Ils sont 31 700 en 2018, un chiffre stable, les départs accrus vers Israël étant compensés par l’arrivée d’enfants venant d’écoles publiques. »

L’article du Figaro se concentre sur un lycée parisien qui n’est pas celui de E. car il ne semble pas mixte. Un des avantages clairement identifiés est le calendrier qui permet de ne pas travailler le vendredi soir et le samedi. E. l’évoque aussi quand il écrit que le lycée « suit le calendrier des fêtes juives en termes de vacances et de fêtes. ». Cette partie du témoignage aurait pu être confrontée à ceux d’autres collègues se plaignant des demandes d’élèves ou de familles de l’école publique à reconnaitre des absences ou éviter des examens pour les fêtes non chrétiennes les plus importantes, alors même que le cadre légal et réglementaire l’autorise. Une telle confrontation permettrait de poser l’enjeu des congés pour motifs religieux comme étant non pas une atteinte à la laïcité, mais bien une défense de l’école publique, intégrant un maximum de personnes.

On ne sait pas si l’établissement de E. est hors ou sous contrat, s’il est en partie financé par de l’argent public, combien les étudiant-es doivent payer pour pouvoir y étudier dans des conditions qui semblent idéales et qu’un travail éditorial sur ce témoignage aurait pu comparer aux conditions d’une même filière dans un lycée public.

Ces enjeux étaient au centre des débats publics sur la laïcité jusqu’aux années 1990. Leur effacement dans ce hors-série de Charlie Hebdo, notamment dans ce témoignage, est révélateur du déplacement des priorités laïques. Du rôle de l’État et de la question des financements, pourtant toujours d’actualité, on est passé à des débats sur les devoirs des élèves, essentiellement des élèves musulman-es, et les inégalités inhérentes au dualisme scolaire ont été effacées. Jamais la rédaction de Charlie Hebdo n’évoque cette évolution dans son dossier. Jamais les questions du financement de l’école privée par l’État ne sont soulevées, et comparées au manque de moyens criant dans les établissements publics, notamment dans les quartiers défavorisés. Comment enseigner correctement la valeur républicaine de l’égalité quand elle est niée par le système scolaire ?

Actualite :
26 Déc 2017 - La laïcité à l’école bradée pour dix millions d’euros

Le gouvernement vient de prendre dix millions d’euros à l’école publique pour les donner à l’enseignement privé, en majorité confessionnelle. Pourquoi aucun débat public n’a-t-il lieu sur cette disposition ? Quel sens ont les annonces du ministre de l’éducation au sujet de la laïcité alors que le gouvernement la brade en catimini?

Le 7 décembre dernier, un arrêté (voir à ce lien), signé par le premier ministre Édouard Philippe et le ministre de l’action et des comptes publics Gérald Darmanin, annonce un virement de crédits. Vingt millions d’euros d’engagement sont annulés sur la dotation de l’enseignement public du second degré. Sur cette somme, dix millions sont reversés à l’enseignement privé du premier et du second degré.

L’école publique serait-elle si riche qu’il faille à nouveau rogner sur le principe de séparation des églises et de l’État pour qu’on finance ainsi l’enseignement confessionnel ? La réalité est que, même quand les budgets ont comptablement augmenté lors de la dernière décennie, les hausses n’ont jamais couvert l’augmentation démographique. Les réformes (rythmes scolaires, collèges, enseignement prioritaire, lycées…) se sont faites dans le meilleur des cas à moyens constants, la plupart du temps en baissant les moyens.

Passée sous silence par celles et ceux qui défendent une vision dévoyée de la laïcité exclusivement tournée contre l’islam et les usager-es des services publics assigné-es à cette religion, la question des financements publics de l’école privée est pourtant cruciale. Directement liée a à la défense de la laïcité mise à mal par le gouvernement, elle pose immédiatement l’enjeu de l’égalité. Non pas de cette égalité toute abstraite, qu’on invoque en bombant le torse sur un plateau télévisé. Mais bien une égalité concrète, qui se défend, se vit et se pratique au quotidien.

L’école de la République est l’école des inégalités. La Cour des comptes l’a documenté en 2012. En 2015, le défenseur des Droits, saisi par des parents d’élèves de Saint-Denis, a décrit « une rupture du principe (…) d’égalité des usagers devant le service public. » Postes non pourvus, professeur-es non remplacé-es, locaux et matériels vétustes, sureffectifs dans les classes, surveillant-es et agent-es d’entretien en moins, obligations de la médecine scolaire non remplies : dans les territoires abandonnés par la République où nous enseignons, nous ne considérons pas que dix millions d’euros soient un luxe. Surtout s’il s’agit de les reverser à des écoles privées en majorité catholiques qui font payer les familles pour garantir le droit à la scolarité.

La question du financement de l’école privée ne se limite pas à l’État. Il est temps d’avoir un débat national sur les subventions apportées par les collectivités territoriales à l’enseignement confessionnel ou assimilé. Issu de la mouvance de la Manif pour tous, cautionné par Emmanuel Macron qui s’est affiché à ses côtés lors de la présidentielle, ou par le ministre Jean-Michel Blanquer qui avait participé à un de ses colloques en 2016, le réseau Espérance Banlieue est un bon exemple des atteintes à la laïcité dont se rendent responsables les élu-es de ces collectivités. Le conseil régional, d’Ile-de-France présidé par Valérie Pécresse, lui a attribué une subvention de 50 000 euros, alors même qu’il supprime de nombreux postes d’agents d’entretiens dans les lycées publics de la région parisienne, notamment dans le 93 ; en Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez a versé 260 000 euros à cette structure sous influence du catholicisme le plus réactionnaire et au cœur de nombreuses polémiques sur le traitement des enfants et la piètre qualité des enseignements (voir un article de synthèse à ce lien).

Comment peut-on se réclamer des combats laïques et passer sous silence les détournements de l’argent public dont se rendent responsables ces élu-es et le gouvernement ? Face à l’urgence d’un tel débat, le ministre s’est contenté de faire diversion. A quoi bon des « unités laïcité » quand il existe déjà des « référentEs laïcité » ? Quel sens cette mesure a-t-elle quand la politique budgétaire est antilaïque ?

L’autre annonce a concerné les sorties scolaires. Et les propos du ministre, favorable à l’exclusion des mères portant un voile, n’ont pas manqué de réveiller les habituel-les polémistes islamophobes, de l’extrême-droite ou de groupes dits « républicains », qui contribuent, depuis deux décennies, à masquer les inégalités structurelles au sein de l’école, à empêcher tout débat public sur les atteintes réelles à la laïcité – comme l’est le décret du 7 décembre – tout en stigmatisant des mères d’élèves soucieuses de la scolarité de leurs enfants et engagées dans une relation constructive avec l’école de la République. Nous appelons médias, intellectuel-les, professionnel-les de l’éducation et responsables politiques à en finir avec cette fausse laïcité, qui n’est qu’un masque d’un racisme profond dont nous devons toutes et tous prendre la mesure pour le combattre. Nous appelons aussi à un débat centré sur les questions prioritaires de l’école : celle des moyens, des inégalités structurelles de l’école et du financement public de l’école privée.

Anaïs Flores, Paul Guillibert, Jérôme Martin et Florine Leplâtre sont des enseignant-es membres du Cercle des enseignant-es laïques et co-auteur-es du Petit manuel pour une laïcité apaisée (Editions La Découverte ; 2016).

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 26 décembre 2017]

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