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Islamophobie

Ressource :
« Le foulard islamique en question », Ch. Nordmann, 2004

 

Couverture de l'ouvrage

Ce recueil comprend de nombreuses interventions (notamment d’Étienne Balibar, Pierre Bourdieu, Nacira Guénif-Souilamas, Nilüfer Göle, Todd Shepard, Pierre Tevanian…). Il se présente comme une mise au point interdisciplinaire des polémiques sur le foulard islamique de 1989 à 2004. On peut lire un compte-rendu détaillé de l’ouvrage dans le numéro 25 de la revue Nouvelles Questions Féministes (voir à ce lien).

Référence :

Charlotte Nordmann (dir.), Le Foulard islamique en question, Amsterdam, Paris, 2004.

Actualite :
15 Sep 2017 - Quand un principal de collège fait du respect de la laïcité un signe d’ «islamisme»

Le principal de collège à la retraite Bernard Ravet sort un livre, Principal de collège ou imam de la République ? Il entend alerter sur l’emprise croissante que prendrait un certain islam sur l’école de la Répulique, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. Mise au point sur des propos peu respectueux de la laïcité.

Le principal de collège à la retraite Bernard Ravet sort un livre, Principal de collège ou imam de la République ? Il entend alerter sur l’emprise croissante que prendrait un certain islam sur l’école de la Répulique, notamment dans les zones d’éducation prioritaire. La journal La Provence publie un entretien avec ce fonctionnaire à la retraite. Après avoir reconnu que le problème central des établissements qu’il a connus est l’inégalité sociale – ce que nous soutenons nous-mêmes et qu’il réaffirmera ensuite, l’ancien principal enchaine approximations, erreurs et détournements de la laïcité, que nous entendons corriger :

– Interrogé sur la « poussée de l’islam dans les collèges », Bernard Ravet explique qu’ « on se retrouve dans une situation comme avant 1905 où l’école devait affirmer sa laïcité ». Or, l’école républicaine avait déjà « affirmé sa laïcité » deux décennies plus tôt. La loi de 1882 avec rendu l’instruction obligatoire et mis fin à l’enseignement religieux dans les établissements. La loi Goblet de 1886 avait laïcisé le personnel de l’Éducation nationale. La loi de 1905 ne fait que poursuivre la laïcisation de la société en mettant fin au régime des cultes reconnus. Par ailleurs, comparer avec l’islam d’aujourd’hui la place et le pouvoir qu’avaient au début du vingtième siècle l’Église catholique et son clergé centralisé, mériterait un peu plus que deux phrases expéditives pour pouvoir convaincre.

– Interrogé sur les signes qui laissent apercevoir une poussée de l’islamisme au collège, Bernad Ravet répond : « Le premier peut être de voir le nombre croissant de gamines arrivant avec un voile sur la tête qu’elles retirent avant de pénétrer dans l’établissement. C’est aussi, en période de ramadan, le nombre d’enfants qui ne mangent plus à la cantine. Et, d’une manière plus générale, tous ces enfants qui refusent de manger parce que la viande n’est pas abattue rituellement. »

Or des « gamines » portant le voile et le retirant avant de pénéter dans l’établissement ne font que respecter le cadre laïque actuel. La loi de 1905 assure la liberté de conscience et n’interdit pas qu’on pratique sa foi de façon visible dans l’espace public. Ces enfants ont donc le droit de porter le voile dans la rue. La loi de 2004 interdit dans l’enceinte scolaire le port de signe par lequel un-e élève pourrait manifester ostensiblement sa religion, et ces élèves ont donc le devoir de retirer leur voile avant de rentrer.

De même, le repect de la liberté de conscience qui est au coeur des lois laïques doit amener à respecter les choix des élèves – par exemple jeûner pendant le ramadan – tant que cela ne perturbe pas le fonctionnement de l’institution.

Enfin, s’il n’est pas laïque de proposer dans les cantines scolaires de la nourriture consacrée et si des choix de menu ne sont pas une obligation légale des collectivités en charge des cantines, l’institution1 recommande des menus de substitution pouvant inclure oeufs, poissons, protéines végétales, notamment pour éviter de manger du porc. Ces menus de substitution, proposés à tous-tes les élèves, recommandés dans le cas du porc et de plus en plus étendus à d’autres situations, permettent aussi de régler la question de la viande consacrée ou les choix végétariens de certaines familles. Que ce chef d’établissement n’ait pas voulu suivre ces recommandations – rien en effet ne l’y oblige – ne signifie pas que ses élèves soient « islamistes » – le principal ni le journaliste ne définiront jamais ce terme.

– Interrogé sur les tensions entre enfants de confessions différentes, Bernard Ravet explique qu’il n’y en a pas. D’une part car les « enfants issus de familles de culture chrétienne » iraient dans le privé. D’autre part car des élèves d’un des collèges où il a exercé ont dit à RFI que « s’il y a [des enfants juifs], ils se cachent ».

Bernard Ravet dispose-t-il d’un fichier d’enfants juif-ves et chrétien-nes, pardon « issus de familles de culture chrétienne » – on attend une définition – pour pourvoir affirmer qu’il n’y en a pas ? Établissait-il un diagnostic sur les tensions entre ces élèves, le niveau de racisme, dont l’antisémitisme, sur la seule base de propos tenus par quelques élèves à la télévision ?

La question est importante. Dans l’extrait de son livre publié par l’Express, Bernard Ravet affirme que c’est à cause de ce reportage qu’il a refusé l’inscription d’un élève dont la famille venait d’Israël pour s’installer en France. Jugeant que son accent le mettait en danger dès que cet enfant aurait répondu à une question sur ses origines, le principal a alors fait tout ce qu’il pouvait pour que cet élève soit inscrit dans une école privée juive, afin de « protéger » l’enfant de l’antismétisme supposé régner au collège.

Si on découvre dans les toilettes d’un collège une inscritption injurieuse envers les personnes handicapées, doit-on refuser les élèves vivant avec un handicap pour les protéger et affirmer que tous les élèves sont handiphobes ou mettre en place les actions pédagogiques appropriées ? Si un élève tient des propos sexistes en cours, faut-il transférer les filles dans une autre classe et dire « tous les gaçons de cette classe sont sexistes », ou bien sanctionner l’élève, lui faire comprendre ses torts et animer par exemple un débat sur le sexisme ? Il est en tout cas étonnant de guider sa politique d’inscription sur l’origine et la religion d’un élève, et sur un constat sur son propre établissement fait à partir d’un simple reportage télé.

– A la question « L’enseignement dispensé est-il contesté », Bernard Ravet répond que « les professeurs de SVT ont des difficutés à aborder les théories évolutionnistes ». Or les « difficultés » ne sont pas de la « contestation ». Le livret de la laïcité, document insitutionnel, rappelle qu’il est de la responsabilité des professeur-es de savoir répondre aux questions suscitées par un objet d’étude, que ces questions soient de nature religieuse ou pas.

Bernard Ravet regrette par ailleurs que pour assurer les séances d’éducation sexuelle, les enseignant-es soient obligé-es de séparer leS filles et les garçons. Or cette pratique n’a rien de systématique, et ne relève pas d’une réponse au phénomène religieux, mais bien aux conséquences des inégalités filles-graçons, de la nécessité de libérer la parole sans être observées chez les filles. La non-mixité des interventionS est parfois pratiquée par le Planning Familial : Bernard Ravet va-t-il les accuser d’ « islamisme » ?

Le principal à la retraite déplore enfin les médecins complaisants qui accordent des certificats aux filles leur permettant de ne pas suivre les cours. Sans justifier, une fois de plus, en quoi cette pratique serait spécifique aux musulmanes, ou aux religions en général.

On ne défend pas la laïcité en accumulant approximations et erreurs sur les textes qui la régissent.

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 15 septembre 2017]

Paul Guilibert, Anaïs Flores, Florine Leplâtre et Jérôme Martin sont membres du Cercle des enseignant-es laïques.

 

Analyse :
Introduction du « Petit manuel pour une laïcité apaisée »

Nous reproduisons ici un extrait de l’introduction du Petit manuel pour une laïcité apaisée, co-écrit avec Jean Baubérot, et paru aux éditions La Découverte en août 2016.

À la suite d’événements dramatiques comme les attentats de janvier et novembre 2015, l’attention politique et médiatique se focalise sur les établissements de Seine-­Saint-­Denis – pour peu qu’ils restent accessibles en métro depuis Paris. On vient y scruter les réactions des élèves et on réduit leurs motivations à leur culture et leur religion supposées en oubliant de dire qu’ils ou elles n’ont pas eu cours de mathématiques depuis six mois, faute de remplaçant, que le parc informatique de leur établissement est obsolète ou mal entretenu, ou encore qu’ils ou elles ont été placé.e.s dans telle ou telle filière contre leur gré. Dans ces quartiers, les difficultés de l’école ne seraient plus liées à une inégalité de moyens ; elles sont entièrement rabattues sur les pratiques religieuses, réelles ou supposées, des élèves et de leurs familles. Les explications ne sont plus sociales mais culturelles.

La religion est-­elle un sujet abordé dans nos classes ? Oui, car les programmes nous donnent de multiples occasions de l’aborder d’un point de vue historique, littéraire, scientifique ou philosophique. Oui, beaucoup d’élèves se disent musulmans pratiquants, mais également chrétiens, athées… Ils et elles revendiquent des appartenances nationales (française, étrangère ou les deux) mais aussi leur soutien inconditionnel à une équipe de foot ou à un groupe de musique. Ils et elles ont entre 11 et 19 ans et construisent leur identité. Est‐­ce un obstacle à l’enseignement du fait religieux ? Rarement, pour ne pas dire jamais. La classe n’est pas le lieu d’un combat retranché entre, d’un côté, le professeur et, d’un autre côté, les élèves, que certains fantasment publiquement, mais un lieu de transmission du savoir et de dialogue. La représentation de la salle de classe comme camp retranché, véhiculée par un certain nombre de polémistes, contribue à augmenter les conflits et masque les réalités de l’enseignement. Être capable de réagir avec mesure à la contradiction, établir la différence entre savoir et croyance ne sont pas des compétences accessoires pour un.e enseignant.e, elles sont le cœur de notre métier. Alors que nous accumulons à nous tou.te.s plus de trente ans de carrière, avons-­nous déjà dû interrompre un cours parce qu’un.e élève contestait notre approche d’un fait religieux ? Jamais. Cela doit sans doute arriver mais ce n’est pas la norme. Avons-­ nous déjà été menacé.e.s ou intimidé.e.s parce que nous évoquions des sujets comme les processus d’écriture de la Bible ou du Coran ou encore l’évolution des espèces ? Jamais. Entendons-­nous parfois des propos sexistes, homophobes, racistes, antisémites dans nos classes ? Oui, mais nous en entendons également dans les dîners de famille, dans les cafés, parmi nos amis, à la télévision… Ces propos ne sont l’apanage ni des croyant.e.s ni des « jeunes de banlieues ». Et, comme dans le reste de la société française, nous ne sommes pas seul.e.s à défendre l’égalité et la fraternité. Nos soutiens les plus nombreux contre les propos discriminatoires et haineux sont dans les classes mêmes, parmi nos élèves qui sont loin de correspondre aux stéréotypes. En classe, on ne lutte pas contre les idéologies destructrices comme on le fait avec des adultes dans l’espace public : notre rôle est d’écouter, de comprendre les raisons de la violence pour mieux travailler collectivement à la désamorcer.

(…)

Toutes celles et tous ceux qui désignent la religion comme le grand danger dans les quartiers populaires ne proposent qu’une seule « solution » : éloigner des élèves de l’école… pour ne pas qu’ils et elles tombent dans les griffes de mouvements radicaux. Un remède qui nous paraît bien étrange. La logique concernant les filles nous semble encore plus absurde. Partant de l’hypothèse selon laquelle les jeunes filles portant un voile le feraient uniquement sous la pression de leurs pères et de leurs frères, nombre de gens en sont venus à défendre leur exclusion des enceintes scolaires. Le message véhiculé par la loi du 15 mars 2004 interdisant le port du voile dans les écoles publiques est donc le suivant : en dehors de l’école, tu agiras selon la loi des pères ; à l’intérieur, selon celle de la République ; mais, quoi qu’il arrive, concernant ton propre corps, tu te soumettras. Comment l’école républicaine peut-­elle apparaître émancipatrice dans ces conditions ? L’hypothèse que ces élèves exerceraient leur liberté de conscience en choisissant de porter le hijab n’est jamais évoquée. Pourtant, la fréquentation quotidienne de jeunes filles voilées en dehors des écoles nous révèle une large palette de motivations allant de la conviction religieuse à la manifestation d’appartenance culturelle en passant par la rébellion, la volonté de conformisme, l’effet de mode, l’envie de se distinguer des parents, d’une société perçue comme raciste… De façon prévisible, l’obsession entretenue depuis au moins trente ans autour du voile, loin d’avoir fait disparaître ce vêtement, a amené à une inflation de ses significations. Comment, dans ces conditions, en faire un signe à la signification unique ? Qu’est-­ce que les partisans les plus farouches de la loi de 2004 trouvent de si attrayant dans le voile pour penser que son simple port fasse de celle qui le porte la missionnaire de sa religion ?

Nous sommes entré.e.s dans l’Éducation nationale après le vote de cette loi « encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics ». Dans les établissements, cette loi, pourtant récente, apparaît au mieux comme incontestable, au pire comme taboue. On nous a assuré.e.s qu’elle avait protégé l’école du prosélytisme religieux et avait apporté la paix dans les établissements ; mais, surtout, les collègues les plus expérimenté.e.s nous rappellent que les débats sur la laïcité des années 1990 et du début des années 2000 ont brisé tant de compagnonnages professionnels et d’amitiés qu’il est préférable de ne pas revenir sur ce sujet douloureux. Pourtant, ce silence est en décalage avec ce qui se passe à l’extérieur de la salle des professeurs. Au quotidien, la laïcité est de plus en plus régulièrement invoquée pour mettre à part et stigmatiser une partie de nos élèves, voire des personnels de l’Éducation nationale. Traque des vêtements censément religieux, surveillance accrue des comportements des élèves supposé.e.s musulman.e.s, injonction insistante à l’affirmation de l’adhésion aux valeurs républicaines aux collègues perçus comme immigré.e.s ou enfants d’immigré.e.s : ces pratiques discriminatoires, parfois humiliantes, deviennent monnaie courante, au nom d’une laïcité qui semble s’être retournée contre ceux et celles qu’elle est censée protéger. Perpétrés au nom de l’islam, les attentats qui ont frappé la France en janvier et novembre 2015 ont suscité des peurs que manipulent avec habileté ceux qui désignaient hier les immigré.e.s, aujourd’hui les musulman.e.s, comme les responsables de tous les maux. L’école n’est pas épargnée par ces évolutions sociales. Les ambiguïtés de la loi de 2004, qui ne définit pas précisément ce qu’est un signe ostensible, peuvent laisser libre cours à toutes les dérives racistes. La loi de 2004 devait être l’acte de consensus qui concluait la phase de controverses ouverte avec l’affaire du foulard, à Creil, en 1989. Au lieu d’une pacification, nous assistons à une affolante inflation des initiatives juridiques : proposition d’interdiction du port du voile à l’université ou dans les hôpitaux ; fin des menus de substitution dans les cantines ; interdiction pour les mères portant un foulard d’accompagner les sorties scolaires.
(…)

Pour reconstruire une laïcité scolaire qui soit non pas une menace mais bien une assurance pour les personnels et les élèves d’évoluer dans une institution respectueuse des croyances de chacun.e, la priorité était de sortir des discours guerriers et des appels à la croisade laïque pour revenir sur nos expériences mais aussi nos hésitations et nos expérimentations. Nous sommes allé.e.s à la rencontre de l’historien Jean Baubérot qui a partagé avec nous son immense savoir sur la laïcité et son combat pour une laïcité inclusive. Nous avons recueilli des témoignages sur les situations dans les établissements et travaillé sur les programmes et les textes officiels pour apporter des propositions concrètes à nos collègues, aux élèves et à leurs parents. Nous espérons contribuer à ce que la laïcité, loin d’être un instrument de stigmatisation, un voile jeté sur les inégalités structurelles de l’Éducation nationale, redevienne, dans les écoles, le principe d’apaisement qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

 

Actualite :
16 Nov 2016 - Laïcité, cantine et incurie politicienne

Comptes de campagne truqués, vente d’armes à un dictateur marquée du sceau de la corruption : les sujets graves, essentiels pour la démocratie, ne manquent pas quand on aborde la candidature de Nicolas Sarkozy aux primaires de la présidentielle. Pouvons-nous accepter qu’ils soient masqués par de faux débats sur la laïcité, aussi ridicules que celui de la double ration de frites à la cantine ?

 © By Sidg13 - Own work, CC BY-SA 3.0

© By Sidg13 – Own work, CC BY-SA 3.0

Faire des repas de substitution à la cantine un problème de l’école publique aujourd’hui, c’est très mal connaître les vraies difficultés auxquelles sont confrontées les écoles aujourd’hui.  La cantine est un lieu de sociabilisation et la seule occasion offerte à beaucoup d’enfants d’avoir un repas complet et équilibré – la proposition de doubler la ration de frite n’en paraît que plus déconnectée du réel.

La question des menus de substitution doit être prise en charge par des personnes compétentes et de bonne volonté. Est-ce trop demander à des élu-es de connaître le cadre juridique laïque et de l’appliquer avec bienveillance, dans un souci de vie en commun ? En la matière, le cadrage est souple, mais très clair. Il a été rappelé par deux documents institutionnels, Pédagogie de la laïcité, d’A. Bidar, pour le ministère de l’Éducation nationale, et le Livret de la laïcité réalisé par le même ministère et l’Observatoire de la laïcité. Les cantines d’une école laïque ne peuvent fournir de plats consacrés, mais rien n’empêche une collectivité de permettre à des enfants de respecter des interdits de nature religieuse grâce à des menus de substitution.

Le principal obstacle est la mauvaise volonté et l’instrumentalisation politicienne des débats. D’autres obstacles existent encore : la concentration des cuisines dans un unique site où sont préparés les repas pour plusieurs écoles (les « cuisines centrales »), et parfois éloigné des cantines, donc des réalités et des besoins locaux ; la baisse des dotations d’État aux collectivités territoriales, qui se traduit par une restriction des personnels. Une fois de plus, ces obstacles n’ont rien à voir avec une emprise religieuse, et tout à voir avec les conséquences des politiques publiques menées ces dernières années. Tout cela rend plus difficiles, mais pas impossibles, des solutions, qui peuvent passer par des menus végétariens ou la mise en place de commissions de repas scolaires rassemblant toutes les parties prenantes.

L’urgence, ce sont les dettes des familles, des enfants qui ne se rendent plus à la cantine parce que leurs parents ne peuvent plus payer et parce que, comme c’est le cas dans des mairies FN, et d’autres, les municipalités ne veulent plus les aider et empêchent ainsi les élèves d’accéder à la restauration scolaire.

Ces situations prouvent l’incapacité de nos dirigeant-es à compenser les effets des crises économiques et de l’aggravation de la situation des populations déjà précaires. L’urgence, ce sont donc des questions sociales, dont on attend qu’elles soient traitées par les politiques.

L’urgence, ce sont ces lobbys industriels, agro-alimentaires, qui exercent une emprise de plus en plus forte sur la restauration scolaire, via des campagnes d’éducation au goût ou à la nutrition, ou des partenariats sur les activités péri-scolaires. En débattre publiquement reviendrait à interroger les politiques menées par la droite comme par le PS qui ont vendu des pans entiers de l’Éducation nationale au secteur privé.

Nicolas Sarkozy se garde bien d’évoquer ces urgences et ne sait pas répondre à un enjeu aussi simple que celui des menus de substitution autrement que par des provocations ineptes. Cela montre simplement qu’il n’est pas apte à diriger un pays à un poste où seront exigées de lui des compétences bien plus grandes. Nous n’avons pas à accepter qu’il étale son incompétence sur la laïcité et son ignorance des urgences de l’école pour stigmatiser musulman-es et juif-ves et s’assurer aux dépens de ces populations une diversion politicienne aux questions réelles que pose sa candidature. La laïcité ne doit plus servir à masquer les incuries de nos responsables politiques.

Le Cercle des enseignant-es laïques (Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Lepâtre, Jérôme Martin) a co-écrit avec Jean Baubérot un Petit manuel pour laïcité apaisée (éditions La Découverte) qui consacre une section à la question des menus scolaires.

[Tribune initialement parue sur Mediapart le 16 novembre 2016]

Actualite :
5 Avr 2016 - Islam, voile : Elisabeth Badinter sème la division. Elle complique notre rôle d’enseignant-e.

Élisabeth Badinter soutient la ministre Laurence Rossignol. Dans un entretien au « Monde » daté du 2 avril, la philosophe a pris la défense de la ministre socialiste, auteure d’un parallèle entre le voile islamique porté par les femmes et l’esclavage. Elle a appelé par ailleurs au boycott des marques qui se lanceraient dans la « mode islamique ». Des enseignant-es de Seine-Saint-Denis lui répondent.

Élisabeth Badinter a la comparaison historique facile. Le mot « nègre » mis de côté, elle valide aujourd’hui le rapprochement fait par la ministre Laurence Rossignol entre les femmes qui choisissent de porter le voile et des esclaves prétendument consentant-es.

Déjà en 1989, lors de la première « affaire du foulard islamique » à Creil, quand le ministre de l’Éducation Lionel Jospin demandait au Conseil d’État un avis juridique sur l’exclusion de collégiennes voilées, Élisabeth Badinter hurlait avec d’autres à la lâcheté politique en parlant de « Munich de la République » [1].

De tels propos compliquent notre rôle

L’allusion aux Accords de Munich revenait à comparer ces adolescentes et leur famille à des nazis prêts à envahir l’Europe.

Nazies ou complices consentantes d’un crime de masse raciste : voici la représentation que depuis 30 ans, des « philosophes » et des responsables politiques donnent des femmes voilées qui refusent l’invisibilité publique.

Ces personnalités insultent au passage la mémoire des victimes de deux crimes contre l’humanité et en relativisent la gravité. Par de telles outrances, prononcées publiquement, elles compliquent notre rôle quand nous abordons l’esclavage et le nazisme avec nos élèves, dans les cours d’histoire, de littérature, de philosophie, d’éducation civique, de langues, d’histoire des arts.

Nous abordons ces questions dans leur complexité : la recherche des causes et le respect des victimes, la singularité de chaque événement et leur inscription dans une histoire longue, le regard souvent distancié qu’impose la recherche historique et le jugement moral, politique, que les témoins, ou la postérité, ont imposé.

Elle fait preuve d’une étonnante légèreté

Parmi les questions les plus délicates, la question du sens à donner aujourd’hui à de tels crimes et des interprétations différentes est sans doute la plus complexe.

Cette complexité vole en éclats sous le coup des outrances d’Élisabeth Badinter et de ses paires : le nazisme et l’esclavage ne sont plus que des prétextes à disqualifier la parole de personnes avec qui on est en désaccord.

Doit-on indiquer ici que nous prévenons nos élèves contre la violence de tels procédés quand ils et elles en abusent en classe ? Doit-on signaler que la légèreté avec laquelle la polémiste ou la ministre recourent à ces crimes pour disqualifier la parole de personnes déjà minorées socialement nous met en colère ?

Élisabeth Badinter n’est pas une enseignante de Seine-Saint-Denis. De nous, de l’Éducation nationale, elle dit qu’elle s’est « affaissée ». Elle fait partie d’une « élite républicaine » qui elle n’est pas affaissée. Voyons donc la différence entre l’élite et l’affaissement que nous sommes à ses yeux.

Une actionnaire de l’agence Publicis

Là où nous apprenons à nos élèves l’exigence légitime à apporter une justification à des assertions, elle assène, sans preuve aucune, que le port du voile, de plus en plus visible en France, serait le signe exclusif d’une empreinte croissante des islamistes / intégristes / djihadistes / salafistes.

Pourtant : entretiens avec des femmes voilées, études sociologiques, témoignages, tout montre la diversité des raisons qui amènent des femmes à porter le voile. Que la contrainte en fasse partie est indéniable, qu’elle ne soit pas la seule aussi. Contrairement à des élèves, une élite républicaine n’a pas à se justifier de propos qui versent dans la généralisation abusive, même les plus incongrus. Ce serait s’affaisser.

Là où nous apprenons à nos élèves que les actes doivent suivre les paroles, nous constatons qu’Élisabeth Badinter, toute à ses leçons de féminisme, continue d’être l’actionnaire principale de Publicis. Or, comme l’avait déjà signalé une journaliste de Rue89 le 11 février 2010, ou comme le montrait « Arrêt sur images » le 13 février 2010, cette agence publicitaire relaie parfois des messages sexistes.

Comble de l’ironie, « Challenge » informe que l’agence vient de signer un contrat avec l’Arabie Saoudite pour redorer l’image du régime auprès de la France. Nous avons hâte de voir ce que Publicis proposera sur les droit des femmes, et la part de bénéfices que Badinter touchera sur ce contrat. L’élite républicaine ne saurait être hypocrite, ce serait s’affaisser.

Une application des lois à géométrie variable

Là où nous apprenons à nos élèves à analyser rigoureusement des propos avec lesquels ils et elles sont en désaccord, Élisabeth Badinter oppose le mensonge à celles et ceux qui font valoir son islamophobie.

Selon elle en effet, seraient injustement accusées d’islamophobie les personnes qui auraient le courage, comme elle, de dire : « Nous voulons que les lois de la République s’appliquent à tous et d’abord à toutes ».

Mais si Élisabeth Badinter est accusée d’islamophobie, ce n’est pas parce qu’elle voudrait faire appliquer les lois à tout le monde ; c’est précisément parce qu’elle refuse le bénéfice de certaines lois, et de certains principes constitutionnels, à toute une partie de la population, en raison de leur religion réelle ou supposée.

Car qui refuse aux femmes voilées l’application de l’article 1 de la loi de 1905 (« La République assure la liberté de conscience ») ? Qui ne cesse de stigmatiser et réduire au silence les musulman-es au mépris de la Constitution (« Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ») et du principe de liberté d’expression ?

Mais une élite républicaine n’a pas à se justifier sur son rapport, disons, saugrenu, à la réalité historique et juridique. Ce serait s’affaisser.

La recherche d’un bouc émissaire

S’affaisser ? Selon Elisabeth Badinter, « l’Éducation nationale s’est affaissée, sous le coup des idéologues qui, là encore et toujours au nom de la différence culturelle et de la tolérance, ont enfermé ces jeunes dans leur ghetto ». Ce serait donc au nom de la « tolérance » que les inégalités de territoires, notamment en matière scolaire, existeraient.

Les inégalités entretenues par l’État, notamment en matière d’investissement, de subventions, de moyens humains, pourtant largement décrites par les syndicats enseignants, la Cour des comptes ou le Défenseur des droits ne compteraient pour rien.

Et le racisme, comme le sexisme, qui structurent l’institution en matière de d’orientation ne compteraient pour rien. Seul-es les antiracistes sont responsables.

On comprend pourquoi Manuel Valls a soutenu cette interview d’Élisabeth Badinter. Là où toutes les preuves condamnent les politiques économiques et sociales des quinze dernières années, qui ont considérablement augmenté les inégalités de territoire au sein de l’Éducation nationale, la polémiste, elle, tient des « idéologues » antiracistes pour seul-es responsables de cette situation.

C’est bien là le rôle de « l’élite républicaine » : servir de caution à l’État, semer la division au sein des citoyen-nes, trouver un bouc émissaire aux catastrophes sociales provoquées par des décennies de politiques inégalitaires, perpétuer une politique raciste et sexiste au sein de l’Éducation nationale en pervertissant les luttes féministes et antiracistes.

>> Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre et Jérôme Martin sont enseignantEs, membres du CEAL (Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004)

Tribune initialement parue sur le Plus de l’Obs le 5 avril 2016.

Actualite :
13 Nov 2015 - Le vin monte à la tête de Michel Onfray

Interrogé sur le vin, l’islam et la France par La Revue du Vin de France (30 octobre 2015) Michel Onfray réussit le tour de force de produire 8 inepties en 4 phrases. Autant de preuves que plus rien ne contrôle son islamophobie, pas même le minimum de rigueur qui l’empêche de voir à quel point sa théorie du Grand Remplacement viticole est inconséquente.

La revue des vins de France a trouvé le moyen d’inclure une question sur l’islam dans son interview de Michel Onfray : Certaines religions comme l’islam, interdisent la consommation d’alcool, quelles questions posent ces pratiques religieuses qui tranchent avec la tradition viticole de notre pays ?

Qui n’attendait qu’une réponse tout aussi caricaturale :

« Tant que la France restera un pays judéo-chrétien, le vin sera libre. Si la France devait un jour ne plus être ce pays, son rapport au vin se modifierait ! L’Algérie a connu une époque ( de 1830 à 1962) où le vin était cultivé, elle en a connu une autre où les vignes ont été arrachées. S’il venait à l’idée du Qatar d’acheter Pétrus pour arracher ses vignes, peut-être serions-nous plus regardants sur le patrimoine que nous bradons désormais aux pays les plus offrants. »

Il est temps de déconstruire point par point la réponse de Michel Onfray entre fantasmes islamophobes et apologie de la colonisation :

1 – « Tant que la France restera un pays judéo-chrétien… »

En fait, la France est un pays laïc. Confondre un passé chrétien avec une identité et/ou des racines est une ineptie historique et politique. Et accoler une identité juive à la France, c’est nier l’antisémitisme qui a marqué l’histoire de ce pays et qu’ont subi les juif-ves en France.

2 – « … Le vin sera libre »

En fait, la vente et la consommation du vin, comme de tout alcool, sont réglementées et leur liberté bornée. Le vin n’est donc pas libre (pour peu que cette phrase ait un sens, d’ailleurs), et ce ne sont pas les musulman-es qui en sont responsables.

3 – « Si la France devait un jour ne plus être ce pays… »

En fait, c’est déjà le cas, comme indiqué plus haut : la France n’est pas judéo-chrétienne. Mais Onfray évoque ici sans le dire le « Grand Remplacement » et fait l’hypothèse d’une domination de la France par des musulman-es. Même sous forme hypothétique, Onfray cautionne et relaie les délire paranoïaques, racistes et islamophobes de Renaud Camus, Michel Houellebecq, Eric Zemmour, Nadine Morano et bien d’autres.

4 « …Son rapport au vin changerait. »

En fait, le « rapport de la France » au vin, pour peu que cette expression ait un sens, change constamment, sans qu’il y ait besoin de faire l’hypothèse terrifiée d’une domination politique par les musulman-es. Cela peut par exemple se faire sous le coup de lois bien républicaines et bien laïques qui visent la santé publique – ce qu’Onfray évoque lui-même dans la question précédente, où il critique la loi Evin.

5 « L’Algérie a connu une époque (de 1830 à 1962) où le vin était cultivé… »

En fait, cette période est celle de la colonisation française, où la culture du vignoble a été imposée aux Algérien-nes en leur volant leurs terres. Onfray entonne donc un nouveau refrain de la chanson de Michel Sardou « Le joli temps des colonies ». Tout en saluant de façon implicite le fabuleux travail civilisateur de la France venue apporter les bienfaits de la vigne et du vin, il masque le vol des terres, la violence envers les paysans, le déséquilibre de l’agriculture que ces pratiques ont suscitées. Mais qu’est-ce que cela vaut face au goût d’un verre de vin ?

6 « … Elle en a connu une autre où les vignes ont été arrachées. »

En fait, les vignes ont été arrachées surtout à partir des années 1970, en réponse aux menaces du gouvernement français qui menaçait de boycotter le vin algérien et aux tentatives de l’exporter à bas prix ailleurs, notamment en URSS. L’histoire viticole algérienne n’est pas déterminée par la religion, mais bien par la politique néo-coloniale de la France.

7 « S’il venait à l’idée du Qatar d’acheter Petrus pour arracher ses vignes… »

En fait, Onfray imagine les hommes d’affaires du Qatar si abrutis qu’ils achèteraient des vignobles non pour faire du profit, mais pour empêcher les braves Français.es de boire du vin. Vous croyiez qu’un philosophe répondait à des questions sur le vin, vous avez en fait un mauvais scénariste de films d’espionnage franchouillard et raciste.

8 « …peut-être serions nous plus regardants sur le patrimoine que nous bradons désormais aux pays les plus offrants. »

En fait, 2 % du vignoble français en moyenne sont détenus par des étranger.ères, avant tout chinois.es, britanniques, suisses, américain.es, allemand.es, néerlandais.es. On peut trouver que c’est peu ou que c’est beaucoup, que c’est le signe de l’attractivité de ce secteur ou une menace pour le patrimoine français. Mais au vu de la diversité des nationalités des acquéreurs du vignoble réel, on est en droit d’interroger la pertinence de l’hypothèse imaginaire prise par Onfray : le Qatar, censé illustrer l’iresisitible conquête de l’islam de nos contrées « judéo-chrétiennes ».

PS : Les bêtises islamophobes d’Onfray ne doivent pas faire oublier la responsabilité du magazine dont la question était sans ambiguïté possible stigmatisante.

[Tribune du Collectif Enseignant pour l’Abrogation de la Loi de 2004 initialement parue sur Contre-Attaque(s) le 13 novembre 2015]