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La laïcité en débat

Actualite :
8 Sep 2016 - Petits rappels sur la laïcité et le droit des femmes à l’attention de Manuel Valls

Dans son communiqué du 26 août commentant l’ordonnance du Conseil d’État ou sa tribune du 5 septembre répondant à un article du New York Times, c’est au nom du droit des femmes et de la laïcité que Manuel Valls justifie son combat contre certains habits portés par des musulmanes sur les plages. Ces principes n’ont pourtant pas toujours été sa priorité.

C’est ainsi qu’il a transgressé la loi de 1905 en annonçant en avril 2014, depuis le Vatican, en véritable porte-parole du pape, que la France n’ouvrirait pas la Procréation Médicalement Assistée aux couples de femmes, balayant ainsi une revendication des associations féministes et LGBT. C’est ainsi que son gouvernement a, quelques semaines plus tard, sous la pression de groupes catholiques réactionnaires et de quelques familles musulmanes, abandonné les ABCD de l’égalité, ces outils de prévention du sexisme et de l’homophobie, fondés sur le concept scientifique du genre. Sous son mandat, la politique française concernant les droits des femmes et l’éducation a donc été directement dictée par la hiérarchie et des groupes catholiques réactionnaires. Il s’agit, en fait, des pires atteintes faites à la laïcité, et une entrave au combat pour l’égalité hommes-femmes.

Ainsi, à suivre la politique du Premier Ministre, les droits des femmes, la prévention du sexisme ou de l’homophobie et la laïcité pourraient être sacrifiés pour satisfaire des groupes constitués et puissants de catholiques réactionnaires ; mais ces mêmes principes pourraient justifierqu’on empêche quelques femmes musulmanes de se baigner. Il y a là un choix paradoxal de priorités que Manuel Valls n’explique pas, lui qui écrit pourtant ne pas accepter « ceux qui utilisent l’argument de la laïcité pour pointer du doigt les Français musulmans ». « Assumons le débat », enjoint-il dans le titre de son communiqué du 26 août. Assumer ce débat implique que le Premier ministre s’explique sur les variations de son intransigeance à l’égard de la laïcité et des droits des femmes.

Du reste, de quel débat parle le Premier ministre ? Lorsqu’on refuse d’écouter les premier-es concerné-es, qu’on les disqualifie avec des termes vagues, qu’on ne définit pas, créée-t-on les conditions d’un débat ? Quand au sujet même du « débat », le « burkini », il est lui-même biaisé : des femmes verbalisées ces derniers jours ne portaient pas de tenue de cette marque, mais bien de simples vêtements amples, utilisés par d’autres personnes sans que cela ne pose le moindre souci, et un voile qui dissimulait leurs cheveux. C’est donc bien le voile qui est visé. Assumer le débat implique de le poser dans des termes clairs. Correctement formulé, le débat est le suivant : « est-il laïque et féministe d’empêcher des femmes de porter le voile sur la plage ? ».

Tout ici rappelle la décennie qui a précédé la loi de 2004 interdisant le port du signe religieux « ostentatoire » à l’école : des jeunes femmes portant le voile pointées du doigt, des décisions administratives prises par les établissements scolaires les excluant malgré la jurisprudence constante du Conseil d’État qui annulait les exclusions prononcées au seul motif du port du voile, des réactions indignées contre le Conseil d’État, contre les familles et leurs soutiens, accusés de faire le jeu de l’ « islamisme » et de contribuer à une guerre civile, alors qu’ils ne faisaient que défendre leurs droits.

Plus de 10 ans de ce type de « débat » et de matraquage stigmatisant les musulman-es ont contribué à ce que l’ensemble des forces politiques et une large part de la société jugent nécessaire une évolution du cadre laïque. Avec la loi de 2004, le devoir de neutralité qui s’imposait aux locaux et au personnel concerne maintenant les élèves. Cette « nouvelle laïcité » pour reprendre le nom du rapport rendu par François Barouin à Jacques Chirac, et à laquelle s’est ralliée la majorité des parlementaires socialistes qui ont approuvé la loi de 2004, s’opposait aux principes mêmes défendus par Ferry, Briand ou Jaurès. Le texte était censé défendre les droits des femmes et remettre l’islam à sa place, objectifs que vise aussi Manuel Valls.

Qu’y avons-nous gagné ? Et qu’espère gagner l’actuel Premier Ministre, en poursuivant sa croisade, alors même que le Conseil d’État a indiqué qu’elle remettait gravement en cause les libertés fondamentales ?

En matière de droit des femmes, comment peut-on encore croire qu’exclure des jeunes femmes de l’école, hier pour un voile, aujourd’hui pour un bandeau ou une jupe, les émancipera de l’influence patriarcale qu’on se plait à présenter comme l’origine unique de leur tenue ? Qui peut encore refuser la parole des premières concernées quand elles expliquent pourquoi elles s’habillent, ce qui revient à demander à des personnes de se taire pour prouver leur émancipation ? De même, qui peut sérieusement demander à des femmes de ne pas rester sur une plage dans la tenue qu’elles veulent ou peuvent porter dans ce lieu ? Qui peut sérieusement défendre l’idée que les priver de baignade va les libérer ?

En matière de laïcité, hier en 2004 comme aujourd’hui, comment ne pas voir que le traitement spécifique réservé à l’islam et aux musulman-es est un traitement stigmatisant, et par là-même anti-laïque ? À ce titre, le communiqué de Manuel Valls, doit être lu comme complémentaire des positions des maires LR, non comme en opposition.

En matière de vivre-ensemble, enfin, comment des mesures d’exclusion, de l’école ou des plages, pourraient-elles l’assurer ? Manuel Valls, comme beaucoup d’autres, distingue les musulmans des « islamistes politiques ». Or, il ne définit pas cette expression. Peut donc être défini comme « islamistes » tous et toutes les musulmans qui ne rentreraient pas dans ses critères, critères qu’il refuse de définir et de débattre. Cette distinction ne trompe pas : c’est potentiellement toute une population qui est visée par les propos du Premier ministre.

La rentrée scolaire devrait faire oublier, pour celles et ceux qui ne l’ont pas subie en tout cas, la violence qui s’est déchaînée sur les plages tout au long de l’été. Mais tout laisse penser qu’elle se déplacera à nouveau, à l’école, à l’université alors que les cours vont reprendre.

Il est temps d’en finir avec cet usage guerrier et dévoyé de la laïcité, qui ne fait que dissimuler ignorance, peur et haine des musulman-es. Et qui, par ailleurs, dissimule ce qui met à mal notre société, à commencer par l’école : l’aggravation des problèmes sociaux, l’abandon par l’État des quartiers populaires, les inégalités sociales, raciales ou encore de genre. Ces mêmes inégalités de genre que Manuel Valls a refusé de combattre à l’école en abandonnant les ABCD de l’égalité et en trahissant la laïcité.

 

Actualite :
13 Avr 2016 - Valls ne voilera pas son bilan catastrophique

Tout à sa « bataille culturelle et identitaire », plus importante selon lui que l’économie et le chômage, Manuel Valls estime prioritaire l’interdiction du voile à l’université.

 

Au même moment, à l’université Paris VIII, à Saint-Denis, des étudiant-es, dont des jeunes femmes voilées, se mobilisent contre la loi Macron, énième transgression des promesses électorales du PS et menace sur le droit du travail.

Au même moment, des enseignant-es et des parents d’élèves, dont des mères voilées, occupent des écoles primaires et maternelles de Saint-Denis et d’autres villes du 93 pour dénoncer les inégalités de moyens et l’abandon total par l’Etat de leurs enfants, dont la scolarité est sacrifiée.

Au même moment, des militant-es antiracistes, dont des femmes voilées, soutiennent des victimes d’agression islamophobe – à commencer avant tout par les femmes.

Au même moment, toujours à Saint-Denis, des femmes voilées attendent avec leurs enfants des heures et des heures aux urgences de l’hôpital.

Chômage en hausse continue, démantèlement de l’Éducation nationale, des services hospitaliers, du système de santé, augmentation des crimes racistes, antisémites, islamophobes, sexistes et homophobes, soutien à l’évasion fiscale, qui prive la solidarité nationale de ressources essentielles, politiques d’austérités, trahison de l’ensemble des promesses électorales de 2012 : telle est une partie de l’accablant bilan de Manuel Valls et du PS.

Le premier ministre ne désamorcera pas les colères que sa politique engendre avec un nouveau débat sur une laïcité falsifiée. Il n’a aucune leçon de laïcité à donner, lui qui est responsable de la pire atteinte à ce principe. En mars 2004, il a en effet annoncé que la Procréation Médicalement Assistée ne serait pas ouverte aux couples de femmes… depuis le Vatican. Au mépris de la loi de 1905, Valls s’est donc laissé dicter les droits des LGBT par le Pape. Qui peut encore lui accorder le moindre crédit en matière de politique laïque ? En matière de politique tout court ?

[Tribune du Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004 initialement parue sur Mediapart le 13 avril 2016]